Je ne comprends pas notre époque

samedi 25 avril 2015
par  Neimad
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Je ne comprends pas notre époque…

Prenez n’importe quelle période historique précédente, le Moyen Age, la Renaissance, les Lumières…

Prenez n’importe quel pays : l’expansion coloniale, la Chine antique, le Japon féodal, le Far West…

Ces époques sont clairement identifiables à quelques traits, à quelques concepts, ces "moments de l’histoire" peuvent être définis parce qu’ils sont cohérents, mais aussi parce qu’ils sont limités dans le temps et dans l’espace (c’est le propre d’une définition : on dé-finit une chose par ses limites, par ce qu’elle n’est pas).

Je ne vois rien de cela aujourd’hui : le monde n’est pas seulement mondialisé, il est multipolaire, les frontières de la société occidentale ont sauté comme au temps des grandes découvertes et de la colonisation, mais à la différence de cette époque - qui n’était pas mieux que la nôtre - , il existait un centre et une périphérie, des repères, des clivages, des "castes" clairement identifiables, des classes sociales, des maîtres et des dominés par rapport auxquels on pouvait se positionner, contre lesquels on pouvait lutter…

Aujourd’hui, on vit la grande égalisation, le grand nivellement dont parlait Marx : le capitalisme nous a tous rendu "égaux", car nous sommes tous devenus des consommateurs et des travailleurs, sans différence de sexe, d’âge ou d’origine ethnique. Le capitalisme a besoin de briser les corporations et les classes sociales trop rigides pour pouvoir les reconstituer selon le besoin, celui de l’offre et de la demande.

Prenons un exemple : pour l’industrie alimentaire, la viande animale est réduite à son volume, on dit "un pain de viande", sans référence à son origine, ce qui donne des scandales comme celui de la viande de cheval en 2013.

La transformation de la société humaine en "société libérale" n’est sans doute pas achevée mais elle est en bonne voie : le système capitaliste est le seule système économique ayant survécu à la chute du mur de Berlin, la finance se développe [1] sur toute la planète, les échanges n’ont jamais été aussi nombreux, tout le monde vit, mange et achète de la même manière, les anciens pays "en voie de développement" ressemblent de plus en plus aux "pays développés", à moins que cela ne soit l’inverse…

Dans ce panorama, on se trouve le centre, l’idée centrale, les concepts clés de notre civilisation ? Si elle devait s’effondrer demain, que retiendrait-on ? Comment pourrions-nous la résumer et l’expliquer à une personne venant du futur, du passé ou d’un autre monde (une sorte amnésique…) ?

Il existe trop de cultures différentes, trop de modes pour une seule société, seul notre mode de vie (je gagne de l’argent et j’achète) nous unit, nous permet de nous reconnaître (nous nous rassemblons avec nos pareils, ceux qui consomment de la même manière que nous des loisirs, des sports, des voyages, des maisons, des barbecues, de la viande hallal ou autre chose encore).

On pourrait penser la société moderne comme celle des anglosaxons, où les différentes communautés se cotôient sans se mélanger vraiment, ce qui signifie que l’idée de République au sens de 1789 soit tombée caduque. Pourtant, les anglosaxons d’aujourd’hui se mélangent : l’aparthaid n’est pas seulement tombée en Afrique du Sud mais dans le monde entier, le rôle des "Noirs" dans les émissions américaines montrent leur évolution dans l’échelle sociale, le maire de New York et sa famille cumulent à eux seuls les multiples originales et la diversité sexuelle de l’Amérique des années 2015, l’Angleterre a créé un melting pot, un kaléidoscope où l’ancien cotoîe le moderne sans le contredire, l’Irlande du Nord a fait la paix avec l’Angleterre, etc. Seuls les Australiens doivent encore apprendre à respecter les aborigènes et à les intégrer dans leur société, dans "la" société…

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Car il ne fait pas de toute qu’il n’existe pas de société en dehors du "village global" comme on l’appelait autrefois [2]. Même les tentatives de fonder de nouveaux pays dans des enclaves (le Liberland) ou sur mer (Lilypad, un projet de la Silcon Valley) ne remet pas en cause le système monétaire : ils utilisent des monnaires virtuelles, certains servent même de paradis fiscaux [3]…

A la rigueur, on parlerait de notre époque comme d’une époque de transition (toutes les sociétés ne sont-elles pas en transition du moment qu’elles se déroulent dans le temps ?), mais une transition vers quoi ? On parlerait de l’évolution de la médecine, de la malbouffe, du capitalisme, du chômage dans les pays industrialisés mais aussi de la disparition de la peine de mort dans la plupart des pays (sauf l’Indonésie…). On parlerait des épidémies, d’écologie, de la prise de conscience de nos actions de la nature, du respect de la cause animale et de l’effacement progressif de la notion de "race". Nous sommes tous des êtres humains. En même temps, on serait obligé de parler de l’actualité, de la montée des inégalités, de l’islamisme radicale, du pourcentage de votes pour l’extrême-droite en Europe…

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Alors, suis-je victime d’une illusion rétrospective ?

Entendez-moi bien : je ne suis pas en train de dire que le monde était mieux avant (là, ce serait de l’illusion rétrospective !), mais je dis qu’il est plus difficilement compréhensible qu’avant. Au 19e siècle, de grands esprits comme Kant ou Hegel arrivaient encore à synthétiser l’ensemble des savoirs de leur époque pour produire une philosophie originale. Au 20e siècle, on pouvait croire que la technologie nous aménerait vers les étoiles ou à s’auto-détruire avec l’arme atomique. Aujourd’hui, la technologie produit des ordinateurs de plus en plus puissants, sans que nous en voyons les résultats matériels (il n’y a toujours pas de robots ou de voitures volantes), car cette technologie est immatérielle (Internet, les portables) et tourne en rond (les données parlent aux données, le programme SETI est un échec, nous ne communiquons avec aucune espèce extra-terrestre mais l’homme parle à l’homme tout autour de la planète).

Certes, nos façons de penser et de travailler ont évolué, elles évoluent encore avec les TIC, mais le monde matériel, celui où nous travaillons (dans l’entreprise, avec un patron, un salaire, etc.), celui dans lequel nous nous déplaçons (avec une voiture qui roule avec un moteur inventé à la fin du 19e siècle et qui fonctionne toujours avec du pétrole), celui dans lequel nous accumulons et nous consommons (celui du droit à la propriété privé et d’un système judiciaire qui protège ce droit), ce monde est inchangé. On a l’impression d’une relique, d’une coquille, d’un nid un peu rigide dans lequel un nouvel être va finir par émerger… et la coquille va se briser.

L’oisillon semblera chétif au début, il faudra prendre soin de lui, le nourrir avec des vers dégoûtants tirés de la terre, mais bientôt il prendra son envol vers le ciel, il deviendra colombe, aigle ou albatros…

Ces paroles de poésie montrent peut-être à quel point je ne comprends pas notre époque actuelle : la fonction intellectuelle de mon cerveau semble comme paralysée. Reste l’émotion, la sensation, l’intuition…

Car ce n’est sans doute pas d’une nouvelle pensée, d’un nouveau système, d’une nouvelle idéologie dont l’humanité actuelle a besoin.

Elle recherche plutôt un nouvel air, une nouvelle musique sur laquelle elle pourra danser et mettre ses propres paroles.

Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut.

__

Le monde est étrange, vous ne trouvez pas ?


[1] certains bien informés diraient "se goinfre"

[2] le fameux village de la série le Prisonnier ?

[3] Voir http://www.lefigaro.fr/flash-eco/20…


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