L’essor de la Kabbale à Prague

jeudi 30 mai 2013
par  syagrius
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Reu­chlin disait que la Kabbale est le fruit de l’illumination divine. Il eut une grande influence sur Cor­nélis Agrippa et sur Faust, quand tous deux de bonne heure se livrèrent ensemble à l’occultisme et à la magie. Selon Reu­chlin, la Kabbale fut connue grâce à Pic de la Mirandole, qui la tenait de son maître Ibn Gabirol, mys­tique exalté, adepte des Aver­roïstes de Padoue. Raymond Lulle, passion né de l’Orient, la tra­vailla aussi comme 1’interprétation ésoté­rique de l’Écriture. Ses amis, qui connais­saient les doc­trines secrètes juives, étaient Elie del Migo, Flavius, Mithri­datus, Jochanan Alemannus.

La Kabbale, de l’hébreu Quab­balah a été le creuset où, au Moyen Age, est venu se fondre avec les tra­di­tions de toutes les races et reli­gions, l’héritage par­ti­culier des peuples de race blanche de l’Occident européen. Il en a résulté un curieux ensemble méta­phy­sique et phi­lo­so­phique, où les résur­gences païennes, propres à l’Italie et à la Grèce, les tra­di­tions pytha­go­ri­ciennes, véhi­culées par les cor­po­ra­tions et les métiers, les sur­vi­vances cel­tiques dans le tra­di­tio­na­lisme de la sor­cel­lerie popu­laire et pay­sanne et l’ésotérisme gnos­tique chrétien, ont constitué cet étrange « climat » d’où sur­gissait la magie médiévale, dans ce que l’on appellera plus tard, le cycle Faustien.

Et c’est alors que paraît le Sopher-​​ah-​​ Zohar ou Livre de Splendeur. Le Zohar est le résumé ésoté­rique de trente siècles de mys­ti­cisme judaïque. Ce livre eut une réper­cussion consi­dé­rable sur tous les occultistes.

Ainsi, c’est par la Kabbale que, pour Goethe, le labo­ra­toire du Docteur Faust s’illuminera des chaudes images de son vitrail, où l’Hexagramme de Salomon et le Pentalpha de Pythagore s’unissent, s’enlacent autour de l’Églantine des dis­ciples d’Hermès, elle-​​même irradiée au sein du Trycel Cel­tique. Les cloches du matin de Pâques arra­cheront le Docteur Faust, selon Goethe, à sa mor­telle mélan­colie, célé­brant aussi la résur­rection du Temple de Jéru­salem, que les bâtis­seurs de Cathé­drales trans­po­seront dans nos grandes métro­poles gothiques… Syn­thèse déve­loppée de nos jours très jus­tement par M. Robert Ambelain.

Le Trycel Cel­tique devint la rosace tri­lobée. L’Hexagramme, le Penta­gramme, les « roses » mer­veilleuses et Kab­ba­lis­tiques, dans cette fusion Judéo-​​chrétienne, entraî­naient d’importants bou­le­ver­se­ments où les doc­teurs retrou­vaient l’énigmatique pro­phétie de la Genèse : Japhet habitera les taber­nacles de Sem.

La doc­trine juive ésoté­rique, basée sur le témoi­gnage inin­ter­rompu des Sages et des Initiés, invo­quait en effet le Sepher Jetzira, ou Livre de la Création, attribué au 2eme siècle à Akiba, inspiré de la Révé­lation divine. Jéhovah, selon la tra­dition, la prôna aux anges, qui l’expliquèrent à Adam et aux patriarches. Moïse la com­pléta de sa vision sur le mont Sinaï. Le Penta­teuque de Moïse était destiné au peuple ; la Kabbale ésoté­rique, réservée aux Rabbins. On connaît ses trois données fon­da­men­tales : la Géo­métrie, la Nota­rique, la Thémura. Il ne faut pas confondre la Kabbale et le Talmud, rituel pra­tique en usage dans la religion.

C’est Isaac l’Aveugle, de Beau­caire, en Pro­vence, qui l’imposa, car elle flo­rissait en Espagne et se main­tenait en Orient. Ses dis­ciples, Ezra-​​Azriel et Jacob Nasir, qui écrivit le Bahir, déve­lop­pèrent sa doc­trine. Isaac Lorin, au 15eme siècle, en tira son Rituel magique.

L’École alle­mande Kab­ba­liste d’Éléazar de Worms avait eu pour fon­dateur le rabbin Yehuda ben Samuel le Pieux, de Ratis­bonne, mort en 1217. On sait que la tra­dition hébraïque, celle de la Kabbale, située en marge du Talmud, et qui avait tota­lement disparu aux pre­miers siècles de l’ère chré­tienne avec la dis­persion du Temple, avait été recons­tituée au 11eme siècle et pré­tendait remonter à la Babylonie.

A Worms donc, au début du 13eme siècle, ensei­gnait Éléazar ben Juda ben Kalo­nymos, de la grande famille des Kalo­nymos de Mayence. Aumônier à Erfurt, puis rabbin à Worms, selon Zung, il fut per­sécuté par les Che­va­liers Croisés, qui tuèrent sa femme Dulcina, ses deux filles Belat et Hanerat, et son fils Jacob. Ses œuvres (dont les manus­crits sont actuel­lement à la Biblio­thèque du Vatican) eurent un grand reten­tis­sement : com­men­taires de la Bible, Sefer ha Kabod, com­men­taires kab­ba­lis­tiques du Penta­teuque cités par Azoulai, Sha’ aré Binah ; un grand ouvrage : Rokeah, vio­lemment hostile au maté­ria­lisme et aux idoles, et surtout ses Hekaloth (palais), où éclate la splendeur de ses visions, où se déploie sa démons­tration des mil­liers d’anges, d’esprits, de puis­sances, qui peuplent l’univers.

Éléazar se recom­mandait, en sa mys­tique méta­phy­sique, du célèbre phi­lo­sophe et astro­logue formé à l’école de Pythagore, Ibn Ezna, qui affirmait que la Loi orale de la Tra­dition, la Kabbale, avait bien été révélée à Moïse, en même temps que la Loi écrite des Dix Com­man­de­ments. Son Sepher Hachem est un livre hau­tement inspiré et ini­tia­tique, traitant du nom divin, le nom unique de Jahvé, inscrit par lui sur le Tétra­gramme : les nombres illus­trent son reflet. Le carré aux neuf cases, dont les chiffres addi­tionnés en tous sens donnent quinze (moitié du chiffre divin) est souvent men­tionné par lui, le carré magique, dit parfois le Sceau de Salo­monet dont les vertus secrètes sont mira­cu­leuses. Nous en avons déjà parlé.

On assurait à Prague au 16eme siècle que c’était par la Kabbale que s’opéraient les miracles. Le maître Élie de Chelm en avait fait la démons­tration, en construisant son homme arti­ficiel, son golem, sur lequel il ins­crivit le nom sacré de Dieu sur le front, ce par quoi le Golem s’anima. Le rabbin de Prague, Juda Low ben Bezalel, fit de même. On dit qu’effrayé de la crois­sance du monstre gran­dissant, il effaça rapi­dement le nom du front du golem qui retomba inerte, en sa vile matière.

Éléazar de Worms, auteur présumé du livre Kab­ba­lis­tique attribué par la Légende à 1’ange Raziel (Raz en hébreu, signifie Mystère) révéla les noms des anges, le sens caché des lettres, les mots de l’Ancien Tes­tament. Les Kab­ba­listes décou­vrirent des secrets partout dans la Bible.

Par la puis­sance des mots, les Kab­ba­listes brûlant leur encens devant le Pentacle du divin Penta­gramme évoquaient les esprits, étei­gnaient les incendies, repous­saient les dangers et les maladies.

Éléazar fit connaître la Kabbale appliquée, il usa lar­gement d’amulettes, de talismans, de philtres d’amour et de haine : notamment deux tri­angles entre­croisés formant l’étoile à six branches, portant dans les angles et au centre les lettres du Tétra­gramme, aux noms divins et magiques de la Bible, le "Sceau de Salomon" res­pecté de tout le Moyen Age et retrouvé au fronton des syna­gogues galiléennes.

Autre talisman pour guérir, pour envoûter, pour chasser les esprits, pour éteindre l’incendie : une série de tri­angles aigus, portant le nom des anges de base.

Usage du gâteau de froment aux noms incrits, qui guérit la mémoire ; opé­ra­tions authen­tiques, com­bi­naisons angé­lo­lo­giques, où Éléazar de Worms est maître. Il faut lire les ouvrages kab­ba­lis­tiques et fée­riques d’Éléazar, très connus à Prague.

Son dis­ciple Menachem avait le culte des lettres : Y, H, V, il composa des tétra­grammes sur­chargés de versets hébraïques. Son élève Abraham de Cologne alla pro­fesser à la cour d’Alphonse 10 de Cas­tille, qui en fut émerveillé.

Il était de ceux qui, en bran­dissant le Livre de la Divine Connais­sance, disaient avec Joseph Gika­tilia dans ses textes repro­duits par Moïse de Léon : La Kabbale qui est entre nos mains remonte par la chaîne de la tra­dition au Maaseh Mer­cabah, d’où elle a passé à la colonne droite, le pieux Rabbin Isaac l’Aveugle. Ben Aderet appelait ces grands mys­tiques juifs : les maîtres des mys­tères de la Thorah, qui retrou­vaient les sources de la tra­dition entre­tenues depuis la des­truction du Temple.

Comme il invo­quait Ezra-​​Azriel, il reven­di­quait son dis­ciple Moïse ben Hachman, appelé com­mu­nément Nach­manide, un des maîtres du judaïsme dog­ma­tique, dont on disait que son pouvoir occulte le rendait invul­né­rable. Ses ouvrages tendent à appliquer la spé­cu­lation méta­phy­sique à la conquête et à l’asservissement des forces cos­miques. Il traite aussi de la magie, de la nécro­mancie, relatant les entre­tiens qu’il a eus avec des maîtres de 1’art de la conju­ration. Nach­manide a joué un rôle capital dans l’évolution de la magie par la Kabbale.

Éléazar de Worms, qui invoque constamment Ibn Ezra, écrit dans son Sefer Raziel, que son œuvre a été révélée par l’ange Raziel (Mystère - Dieu) à Noé lors de son entrée dans l’arche, et qu’il est écrit sur une pierre de saphir : En lui sont les grands mys­tères, les mys­tères des degrés supé­rieurs, des astres, de la révo­lution, de la fonction et des moeurs de tous les corps célestes, par la science qu’il donne on peut obtenir tous les secrets des choses, la mort et la vie, l’art de guérir et d’interpréter les songes, l’art de faire la guerre et d’apporter la paix.

De Sara­gosse, Abraham ben Samuel Abu­lafia, au 13eme siècle, envoya la démons­tration de la magie des lettres, des nombres, au service de la cos­mo­gonie et les sept degrés de la contem­plation, comme saint Bonaventure.

Le maître sans cesse reven­diqué, c’est Moïse, en com­mu­ni­cation directe avec l’Au-delà, le sur­na­turel, sur le mont Sinaï.

Les vingt-​​deux lettres de l’alphabet hébraïque sont des signes repré­sen­tatifs de sons qui furent la mani­fes­tation du Verbe créateur. Sous ces lettres, la Kabbale voit des êtres sacrés des­cendre dans le monde infé­rieur. En se com­binant, les lettres maté­ria­lisant les Idées Divines, ont donné nais­sance aux formes et à toutes les images du monde. Le Verbe a pris la forme des lettres de l’Alphabet, qui émanent toutes du point Suprême (Kether). Le Verbe était donc avant la Création. Saint Jean l’a bien précisé.

Les Lettres et les Mots sont vivants.

Telle était l’importance de l’école allemande transportée à Prague.

La Kabbale connut un succès immense : la Pensée, le Verbe divins, qui se mani­fes­taient par le Nombre, les Lettres, les Signes, les Figures, recréaient le monde dans son secret le plus intime. Les for­mules, les com­bi­naisons arith­mé­tiques et archi­tec­tu­rales, pro­je­taient leur effi­cacité réelle. Parti de la Pro­vence Maure au 13eme siècle, le mou­vement de pensées s’étendit à l’Espagne, à l’Europe entière. Au 15eme siècle, à Jéru­salem, Isaac Lorin créait un rituel Kab­ba­lis­tique inspiré de ce sym­bo­lisme des Lettres et des Nombres. Dante est imprégné de ces constel­la­tions magiques. Raymond Lulle, par ce moyen, par ce système de figures et de nombres, prouva la religion chré­tienne comme la seule valable.

Il convenait de retenir essen­tiel­lement que le Kab­ba­liste reniait l’éventualité de la dam­nation uni­ver­selle. Le Mal n’est que pri­vation de justice et momen­tanée. L’homme est noble, fait à 1 ’image de Dieu l’Adam Kadmon, l’expression méta­phy­sique de l’Unité. Pas d’Enfer, pas de Mal, pas de péché. Voilà qui com­plétait heu­reu­sement la pensée des gnostiques.

La loi sexuelle, enfin, exprimait la sève des lois. La sexualité, en effet, est la pro­duc­trice de la vie, du rayon­nement, de la lumière, de toute activité : du mou­vement de l’univers au plus infime ordre ter­restre. Les prin­cipes mâle et femelle pro­cèdent de la magie divine ; La forme sexuelle est la forme pri­mor­diale de la Création ; et ceci : Lorsque l’Ancien voulut former toutes choses, il les forma sur le type mâle et femelle et Dieu ne fait qu’opérer des unions sexuelles, réa­liser des mariages, et c’est ce qu’il appelle créer. L’homme n’est considéré comme plei­nement complet que quand il est uni à la femme.

Le mariage de la Sagesse et de l’Intelligence donne la Science. La loi sexuelle établie par les Séphi­roths domine le monde entier. Il y a des âmes mâles et des âmes femelles. Adam fut créé androgyne. Dieu le dédoubla et créa le principe médiateur : l’amour. Pour le règne animal, le principe mâle est le taureau, le principe femelle l’âne. Il y a des pré­ceptes mâles et des pré­ceptes femelles. L’alphabet com­prend des lettres mâles et des lettres femelles. L’Arche d’Alliance s’ornait d’un ché­rubin mâle et d’un ché­rubin femelle, face à face parce qu’ils se dési­raient l’un l’autre. Le Temple de Salomon élevait à son entrée deux colonnes, Jakin et Boaz, sym­boles phal­liques, signes sym­bo­liques des Séphi­roths Vic­toire et Gloire, exprimant les forces de l’Adam pri­mordial : c’est à leurs socles que les jeunes mariés dépo­saient des offrandes et se frot­taient pour la fécon­dation de leur union.

L’encens demeure la sanc­ti­fi­cation de l’union. (Zohar III, 226°.) L’amour s’affirme la grande loi et embrasse toutes choses.

La mystique de la Kabbale incite à l’amour. L’Amour est acte de magie.


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