L’humanisme contemporain

samedi 3 mars 2012
par  Neimad
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Peut-​​on res­sus­citer l’esprit de l’humanisme, l’ouverture d’esprit pour les sciences et les reli­gions, la confiance en l’homme et en ses possibilités ?

Avant de poser la question de son actualité, nous rap­pel­lerons quel a été l’humanisme à l’époque de la Renais­sance, en essayant de dégager les concepts et les valeurs qui ont porté ce mouvement.



Qu’est-ce que l’humanisme ?


Après un rappel his­to­rique de ce que fut l’humanisme à la Renais­sance, nous poserons une série de ques­tions sur ce mou­vement, sans rien oublier des cri­tiques qui ont été for­mulées contre celui-​​ci à travers l’histoire. Nous essayerons d’apporter des éléments de réponses, l’humanisme contem­porain étant jus­tement un huma­nisme à construire.

De la Renaissance aux Lumières


L’humanisme est un mou­vement intel­lectuel et culturel né au 15e siècle, à la Renais­sance. Il se carac­térise par un intérêt pour le savoir en général, par une croyance dans les poten­tia­lités de l’être humain. Les huma­nistes ont une vision positive de l’homme, ils pensent que l’homme est bon si on l’éduque, qu’il peut être à la fois manuel et intel­lectuel, bon en sciences et en lettres si on lui apprend. C’est pourquoi les phi­lo­sophes, comme MACHIAVEL, cherchent à éduquer les princes, c’est pourquoi aussi les romans, comme Gar­gantua de RABELAIS, prennent la forme de romans initiatiques.

L’Homme est placé au centre des pré­oc­cu­pa­tions, il prend la place que Dieu avait au moyen âge. Pour autant, les huma­nistes trou­vaient important de dif­fuser les textes reli­gieux pour être acces­sible à tous. Notons l’impression de la Bible de Gutenberg entre 1452 et 1455 et la tra­duction de la Bible en langue ver­na­cu­laire par ERASME en 1516. Cer­tains huma­nistes, comme Pic de la MIRANDOLE, étaient d’ailleurs croyants. Nous ne sommes pas encore à l’époque des Lumières où les abus de l’Eglise abou­tiront à une remise en cause de la religion, de la monarchie de droit divin et à l’invention du concept de laïcité.

L’homme, c’est la prise de conscience de cette auto­nomie de l’homme, des droits et des devoirs qu’elle confère. [1]

On confond parfois l’humanisme avec un retour à l’antique, une fas­ci­nation pour la civi­li­sation gréco-​​latine qui se mani­feste à la fois par la peinture, la lit­té­rature et la phi­lo­logie. En réalité, la fas­ci­nation pour l’Antiquité existait durant tout le moyen âge.

Les Lumières doivent beaucoup à l’humanisme. La que­relle qui opposait le "droit naturel" (les lois de la société trouvent leur source dans la nature) au "contrat social" (la société est un pacte entre les hommes) trouvera sa solution dans le Contrat social de ROUSSEAU, le Léviathan de HOBBES, le Traité du gou­ver­nement civil de LOCKE. Dieu sera défi­ni­ti­vement écarté du monde et l’homme se retrouvera seul res­pon­sable de son devenir. Les huma­nistes pen­saient changer la société en chan­geant l’homme, les phi­lo­sophes des Lumières écriront qu’il faut changer la société pour changer l’homme. Ces idées abou­tiront à guerre d’indépendance amé­ri­caine et à la Révo­lution fran­çaise, comme on peut le voir en lisant La Décla­ration d’Indépendance des Etats-​​Unis d’Amérique et la Décla­ration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

L’humanisme est-​​il une forme d’anthropocentrisme ?

Cer­tains cri­ti­queront la place déme­surée accordée à l’homme, cet homme pro­mo­théen que s’efforcera de décrire NIETZSCHE, ce Sur­homme qu’il voit naître au milieu d’une société rela­ti­viste et indi­vi­dua­liste où Dieu est mort. Des­cartes fera bas­culer l’univers sur les bords de la conscience humaine. Je pense donc je suis, écrit-​​il. Si l’homme pense, alors le monde peut être. Mais DES­CARTES ne franchit pas le cap et croit encore en Dieu. Les phi­lo­sophes Husserl, Sartre et Merleau-​​Ponty conti­nueront ce travail, chacun à sa manière : l’homme comme sujet de l’intention (HUSSERL), l’homme comme sujet de sa propre négation (SARTRE) [2], l’homme comme sujet de la per­ception (MERLEAU-​​PONTY). Seul HEI­DEGGER sortira de l’individu pour inter­roger de nouveau l’Etre, pour ne pas nommer Dieu.

Les écolo­gistes pourront accuser l’humanisme d’anthropocentrisme. Que deviennent les autres espèces, la sau­ve­garde de la bio­di­versité si l’homme est le seul être vivant digne de respect ? Les écolo­gistes expli­queront que l’homme fait partie d’un écosystème, d’un orga­nisme vivant qui s’appelle la Terre, ils s’attaqueront au pri­vilège dont l’homme a cru béné­ficier durant des mil­lé­naires [3], ils rap­pel­lerons que la défi­nition de l’homme a changé au cours des siècles et qu’on ne fait plus de hié­rarchie aujourd’hui entre les dif­fé­rentes peuples. Les animaux d’aujourd’hui sont-​​ils les "nègres" d’hier que nous envoyons chaque jour à l’abattoir ? Les géné­ra­tions futures nous jugeront-​​ils pour notre inhumanité  ?

Nous pouvons répondre à ces cri­tiques que l’humanisme est une réaction contre une autre domi­nation, celle de la tra­dition, du préjugé, qu’il s’agisse d’obéir aux ordres de la noblesse ou de croire que la Terre est plate. L’homme de l’humanisme n’est pas un homme contre le monde, mais un homme libéré du monde. Sa place reste encore à définir. S’il est dif­ficile de penser la survie de l’espèce humaine sans la survie des autres espèces de la planète, il est encore plus dif­ficile de croire que l’on pourrait sacrifier l’homme pour leur survie. Le concept de "déve­lop­pement durable" est peut-​​être un début de réponse.



L’humanisme est-​​il un nihilisme ?


D’autres accu­seront l’humanisme de saper la source de la moralité en effaçant toute réfé­rence à Dieu et à la Bible. Quand SARTRE écrit L’existentialisme est un huma­nisme au sortir de la guerre (1945), il ouvre un abîme sous l’homme, celui de sa liberté absolue à l’égard du monde : « Il n’y a d’autre univers qu’un univers humain, l’univers de la sub­jec­tivité humaine ».

L’homme est seule res­pon­sable de ses pensées, de ses croyances et de ses actes à l’égard des autres et du monde [4]. MERLEAU-​​PONTY décrit très bien le méca­nisme de cette responsabilité :

Tout enga­gement est ambigu, puisqu’il est à la fois l’affirmation et la res­triction d’une liberté : je m’engage à rendre ce service, cela veut dire à la fois que je pourrais ne pas le rendre et que je décide d’exclure cette pos­si­bilité. De même mon enga­gement dans la nature et dans l’histoire est à la fois une limi­tation de nos vues sur le monde et ma seule manière d’y accéder, de connaître et de faire quelque chose. [5]

La pensée de SARTRE ren­verse ainsi le stoï­cisme antique : ce ne sont plus seulement ses pensées que l’homme a le pouvoir de changer, c’est son attitude à l’égard du monde. Si l’homme donne sens à l’univers qui l’entoure, cela veut-​​il dire que l’univers n’a aucun sens pour lui-​​même ? L’humanisme est-​​il un nihi­lisme ? SARTRE, dans L’Etre et le Néant, ne dit-​​il pas lui-​​même que "l’homme est une passion inutile" ?

Pour SARTRE, il ne sert à rien de sauver l’homme de lui-​​même, car le propre de l’homme est de se perdre dans sa liberté. Sartre nous avertit : donner un sens à la place de l’homme dans l’Univers, au che­mi­nement de l’histoire humaine, ce n’est pas sauver l’humanité, c’est l’emprisonner dans une idéologie.

Le culte de l’humanité aboutit à l’humanisme fermé sur soi de Comte et, il faut le dire, au fascisme. [6]

Si l’humanisme fermé aboutit au fas­cisme, à quoi res­sem­blerait un huma­nisme ouvert à toutes les pos­si­bi­lités de l’existence ? DOS­TOIEVSKI faisait dire à l’un de ses per­son­nages que "si Dieu n’existe pas, alors tout est permis". De même, PASCAL, la fra­gilité de l’homme est seulement sup­por­table si l’on prend conscience de la place de l’homme dans l’Univers. Il propose d’ailleurs aux agnos­tiques un pari, qui peut se résumer ainsi : faites le pari que Dieu existe et suivez ses com­man­de­ments ; si vous avez raison, alors vous serez récom­pensés ; si vous avez tord, au moins vous aurez eu une vie ver­tueuse. Ce faisant, PASCAL uti­lisait la raison contre elle-​​même, il démon­trait que la raison est bornée aux connais­sances posi­tives que l’on peut avoir sur ce monde, mais qu’elle ne dit rien sur l’au-delà, s’il existe. On répondra à ce pari de deux manières :

  • le pari de Dom Juan, tout d’abord, qui consiste à pro­fiter de cette vie sans s’alourdir des tabous et des ques­tions morales, car on ne peut pas savoir si le pari de Pascal en vaut le coup ;
  • une moralité "païenne" existe, que cela soit la morale kan­tienne (la loi morale est un "impé­ratif caté­go­rique" qui n’a pas besoin de jus­ti­fi­cation, le bien et la justice sont des idées qui s’imposent à l’homme [7]) ou les morales uti­li­ta­ristes (l’homme a plus de chances de sur­vivre en société s’il s’occupe de son pro­chain que le contraire, etc.).

A la morale reli­gieuse s’oppose ainsi la loi de l’homme, la règle que l’homme se donne à lui-​​même. Ainsi, la ten­tation de vouloir accomplir l’homme par un pro­gramme ou une doc­trine serait une démarche contraire à l’humanisme, qui s’appuie sur la liberté de l’homme. L’humanisme fermé dont parlait Sartre serait ainsi de l’anti-humanisme. Le fas­cisme serait à l’exact opposé des valeurs prônées par l’humanisme [8], son côté obscur si l’on veut.

La Raison est-​​elle un nouveau Dieu ?


D’autres cri­ti­queront la pri­mauté à la Raison, comme un nouveau dieu. En concevant l’homme comme un animal rationnel, Dur­kheim a inventé la socio­logie, Lévi-​​Strauss a révélé les struc­tures sous-​​jacentes des sociétés, des langues et des mythes, Fou­cault a montré les struc­tures inva­riantes de notre société, Freud a analysé l’Inconscient et les rêves… Ces struc­tures semblent échapper à la volonté, à l’individu, elles appa­raissent seulement en com­parant entre elles les paroles et les actions des hommes. La sub­jec­tivité devient une illusion [9]. N’y a-​​t-​​il donc aucun sens ? Ein­stein se posera la même question concernant la phy­sique quan­tique et l’explication des phé­no­mènes par des pro­ba­bi­lités : l’Univers peut-​​il se réduire à un jeu de dés ? [10]

Dès lors, que manque-​​t-​​il à la Raison ? Des valeurs, des croyances, le sen­timent esthé­tique ? Le chaos dont a besoin le créatif pour faire émerger un ordre nouveau ? Ces cri­tiques contre la raison sont aussi des cri­tiques contre la phi­lo­sophie, la logique et la science.

Mais l’humanisme part de la raison, non pour glo­rifier une entité abs­traite, mais pour user du seul outil qu’il peut maî­triser, qu’il peut mesurer à l’aune de ses propres pensées, la raison, la logique ou la faculté de juger, selon les dif­fé­rentes appel­la­tions qu’on peut lui donner. La raison est donc au service de l’homme, et non l’inverse. Prouver que le monde, la société – et l’homme lui-​​même – répondent à une logique qu’il est pos­sible à l’homme de com­prendre, ce n’est pas rabaisser la place de l’homme au sein de la Nature, c’est au contraire montrer que cette Nature est com­pré­hen­sible et acces­sible à l’homme, ce roseau pensant, disait Pascal.

En lisant les travaux des maté­ria­listes, il ne faut jamais oublier que tous les travaux des neu­ro­bio­lo­gistes sur les méca­nismes de la pensée, par exemple, ne sont pos­sibles que parce que l’homme est capable d’étudier et de com­prendre la matière dont il est fait. Cela n’est-il pas incroyable ? Cela n’est-il pas étonnant ? Cela n’est-il pas beau ?

Peut-​​on être huma­niste et croyant à la fois ?


Parmi les huma­nistes modernes, nous pourrons citer des per­son­nages comme Teilhard de CHARDIN (jésuite et paé­lon­to­logue), Emmanuel MOUNIER (le père de l’existentialisme chrétien), Théodore MONOD (un des plus grands spé­cia­listes des déserts), tous trois scien­ti­fiques, chré­tiens et huma­nistes. Or, nous avons vu que l’humanisme inter­ro­geait la nature à partir de la raison. Peut-​​il se mêler à la croyance sans se contredire ? Oui, si l’homme reste humble face à la nature.

Teilhard de CHARDIN décrivait dans Le phé­nomène humain comment les éléments maté­riels s’étaient enchaînés jusqu’à l’apparition de l’homme, dans une solution de conti­nuité. Il suivait pas à pas le che­mi­nement de la nature avec la seule espé­rance de voir dans cette suc­cession de causes et d’effets la marque d’un plan divin.

Théodore MONOD, quant à lui, essayait de relier les dif­fé­rents mono­théismes autour de la même foi. Il donnait l’image de la mon­tagne que les croyants des dif­fé­rentes reli­gions gra­vissent d’un versant dif­férent, même si à la fois tout le monde se retrouve au même sommet. En tant que chrétien, il s’ouvrait ainsi aux autres reli­gions du livre. En tant qu’humaniste, il essayait de ratio­na­liser la diversité des dogmes. Le phé­nomène reli­gieux devenait ainsi une expé­rience vécue par des mil­lions de croyants qu’il s’agissait d’expliquer, les dogmes consti­tuant des expli­ca­tions dif­fé­rentes du même phé­nomène [11].

L’humanisme du XXe siècle était un huma­nisme chrétien. Quel sera l’humanisme du XXIe siècle ?



Peut-​​on encore avoir confiance en l’homme ?


Pour Michel FOU­CAULT, l’homme est une inventée datée. C’est un concept européen né au 15e siècle. L’homme est l’effet d’une évolution du savoir humain. La connais­sance scien­ti­fique donne aujourd’hui une autre place à l’homme. Il n’est plus au centre de l’univers, il n’est plus l’auteur des chan­ge­ments dans la société, comme les crises récentes nous l’ont montré [12], il n’est plus l’inventeur des décou­vertes scien­ti­fiques qui sont celles aujourd’hui des labo­ra­toires de recherche et des groupes phar­ma­ceu­tiques. Il sem­blerait que l’on puisse prédire la fin pro­chaine de l’homme au sens où l’humanisme l’entendait [13].

Le concept de l’homme occi­dental hérité de la Renais­sance risque aujourd’hui de bas­culer devant la conception maté­ria­liste de la science ou devant celle, plus mys­tique, du retour du reli­gieux. La conception de l’homme libre, seul face au monde, serait défi­ni­ti­vement abîmé dans celle d’un homme déterminé par sa date de nais­sance, sa natio­nalité, sa langue, sa bio­logie, ses hor­mones, sa nour­riture, ses revenus, son patri­moine, son réseau, son groupe social, ses croyances reli­gieuses, etc. Le phi­lo­sophe LEVINAS apporte une solution au pro­blème d’une liberté conçue comme oppo­sition à l’autre et au monde. Pour lui, la res­pon­sa­bilité de l’homme à l’égard d’autrui est anté­rieure à toute autre action, à toute autre pensée [14], ce qui revient à dire que les « autres » sont tou­jours en arrière-​​fond de sa pensée, comme un écrivain qui s’adresse à des lec­teurs ima­gi­naires. L’homme naît dans une famille, entouré d’hommes et de femmes, il apprend à com­mu­niquer avec eux, et même s’il s’enfuie un jour dans le désert ou dans le Grand Nord, il rêvera encore des hommes, comme dans le film Seul au monde avec Tom HANKS. La liberté de l’homme n’est pas incom­pa­tible avec celles des autres hommes [15]. Au contraire, la liberté d’un homme à faire des choix passe par assumer son exis­tence au milieu des hommes. LEVINAS ren­contre ici, sans le vouloir, le Sur­homme de NIETZSCHE. A une dif­fé­rence près : l’homme ne s’accomplit vraiment qu’en aidant les autres à se libérer, qu’en per­mettant la société de changer et de s’améliorer.

Récemment, le Prin­temps arabe a montré que les peuples soumis pou­vaient un jour se révolter [16]. Les Indignés ont porté dans le monde entier le masque de Ven­detta. Partout, des mani­fes­ta­tions paci­fiques ont renouvelé l’action non-​​violente de Gandhi. Il n’est peut-​​être pas trop tard.

Comment accoucher d’un nouvel humanisme ?


Mais l’histoire ne se répète pas. L’humaniste de la Renais­sance était un Européen qui appuyait sa pensée sur les pen­seurs de l’Antiquité. L’humaniste du 21e siècle sera un être humain ouvert aux autres cultures. L’humanisme contem­porain ne sera pas un mou­vement homogène, mais une myriade de cou­rants de pensée au sein d’un univers mon­dialisé, éclaté et en per­pétuel mouvement.

Il ne s’agit pas non plus de se perdre dans l’action, d’oublier l’histoire et de la refouler (pour mieux la revivre ?), de nier tous les condi­tion­ne­ments et les contraintes qui sont les nôtres [17] : nous savons quel rôle a joué l’Histoire dans l’apparition de l’humanisme et dans sa dif­fusion. Nous savons aussi que l’intellectuel du Moyen Age ou de la Renais­sance voyait comme un ami tel homme de l’Antiquité [18]. Les siècles qui les sépa­raient n’avaient pas d’importance. L’unité de pensée les rap­pro­chait [19]. Rap­pro­chons à notre tour des huma­nistes de la Renais­sance, bravons les siècles et voyons si l’humanisme n’a pas un avenir.

Il appar­tiendra à cer­tains hommes de servir de guide, de repères, comme des phares dans la tempête, de rap­peler les valeurs et les croyances, de dif­fuser ce qui mérite d’être connu, de recueillir ce qui mérite d’être sau­ve­gardé, de réunir et de réa­liser de nou­velles syn­thèses, de pro­poser des chemins nou­veaux et de briser les chaînes que l’humanité s’évertue à inventer à chaque nou­velle géné­ration. Il n’est pas dit qu’il n’y aura pas de conflits, de luttes et de vio­lence, mais l’humaniste devra dénoncer les effets de la dyna­miques de groupe [20], les enchaî­ne­ments de paroles et d’actes qui mènent à la vio­lence. L’humanisme contem­po­raine n’est ni une idéo­logie, ni un parti poli­tique. Le reste est à inventer.

Pour notre part, nous désirons seulement apporter une expression por­teuse de sens, « l’humanisme contem­porain », à ceux qui vou­drons bien nous lire. Ce faisant, nous entendons rendre hommage à tous les huma­nistes, de l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui.

A ceux à qui ce projet parle, je leur demande de poster ici, sur le site Internet de Projet 22, leurs idées ou leurs pro­po­si­tions pour définir « l’humanisme contem­porain » et lui donner vie. Il ne suffit pas de le nommer, comme le Golem de la légende, il faut encore lui créer des bras et des jambes. Projet 22 pourrait publier un mani­feste, contacter des intel­lec­tuels, des asso­cia­tions, orga­niser des conférences-​​débats… Qui est partant ?

Quelques pro­po­si­tions


Voici quelques propositions :

1 /​ Définir l’humaniste en cinq points ou cinq principes, par exemple :

  • la connais­sance  : l’homme se libère par la connais­sance (du monde, de soi-​​même et des autres), d’où l’importance de l’avancée des sciences, de la dif­fusion de la connais­sance et de la vul­ga­ri­sation scien­ti­fique,
  • l’éthique  : l’homme libre est res­pon­sable des autres hommes (éthique) et du vivant en général (bioé­thique),
  • l’indépendance de l’homme à l’égard de toute forme de trans­cen­dance (Dieu, le destin, le karma ou autre…),
  • la laïcité permet de res­pecter les croyances de chacun,
  • la confiance dans les poten­tia­lités de l’être humain.

2 /​ Faire la liste des intel­lec­tuels « huma­nistes » d’aujourd’hui dans la pers­pective de les contacter et d’échanger avec eux sur ce projet.

3 /​ Faire la liste aussi des bien des pré­jugés à com­battre (en com­mençant par les siens) que des outils qui peuvent per­mettre à l’homme de se libérer.

4 /​ Chercher des exemples dans l’actualité ou dans l’histoire qui montrent la faculté de l’homme à se changer et à changer le cours des choses.

5/​ Oser imaginer qu’un autre monde est possible.

Qu’en pensez-​​vous ?

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Ce monde est à nous, changeons-​​le !


[1] Joël ROMAN, Chro­niques des idées contem­po­raines, Bréal, Rosny, 1995.

[2] Voir Sartre, L’Etre et le Néant, 1943.

[3] La Genèse indique d’ailleurs que l’homme a été créé pour dominer la Terre.

[4] C’est parce que cette res­pon­sa­bilité crée une angoisse "exis­ten­tielle" que l’homme se ment à lui-​​​​même, ce que Sartre appelle la mau­vaise foi, qu’il est près à accepter toutes les alié­na­tions et toutes les ser­vi­tudes. SARTRE répond ainsi à LA BOETIE, qui cher­chait à com­prendre dans son Dis­cours sur la ser­vitude volon­taire (1549) pourquoi les hommes se laissent asservir par d’autres hommes alors même qu’ils ont les moyens de se révolter.

[5] Maurice MERLEAU-​​​​PONTY, Sens et non-​​​​sens, Paris, 1947, Nagel, pp. 124-​​125.

[6] Jean-​​Paul SARTRE, L’existentialisme est un huma­nisme, Paris, 1946, Nagel, pp. 90-​​94.

[7] Des pillards qui volent un trésor sai­sissent d’emblée qu’il est plus "juste" de répartir le trésor en part égale ; un pillard floué crierait à l’injustice !

[8] C’est ce qu’affirme DERRIDA dans Marges en s’opposant à HEI­DEGGER.

[9] Ce n’est pas un hasard si les cher­cheurs en neu­ros­ciences s’intéressent au boud­dhisme pour expliquer l’esprit humain : pour le boud­dhisme, il n’existe pas de sub­stance, seulement des agrégats ; il n’existe pas de sens, seulement le karma, autrement dit la relation de cau­salité étendue sur plu­sieurs vies.

[10] Le phi­lo­sophe allemand Martin HEI­DEGGER accusera l’humanisme de créer lui-​​​​même cette aporie : c’est parce que l’humanisme part du pos­tulat que la méta­phy­sique (ce qui est au-​​​​delà de la phy­sique) n’existe pas qu’il aboutit à la conception d’un monde phy­sique, matériel, causal… dénué de sens : « Tout huma­nisme reste méta­phy­sique. Non seulement l’humanisme, dans sa déter­mi­nation de l’humanité de l’homme, ne pose pas la question de la relation de l’être à l’essence de l’homme, mais il empêche même de la poser, en ne la recon­naissant ni ne la com­prenant pour cette raison même qu’il a son origine dans la méta­phy­sique. », in Lettre sur l’humanisme, trad. franç. de Über den Huma­nismus par Roger Munier, Paris, Éditions Mon­taigne, 1957, p. 51.

[11] D’ailleurs, l’image de la mon­tagne pourrait aussi s’appliquer à des religions polythéistes.

[12] Mais ne l’a-t-il jamais été ? Jacques RAN­CIERE accusait les bour­geois de chanter la « chanson huma­niste » pour per­suader les pro­lé­taires qu’ils sont res­pon­sables de leur sort. Voir Jacques RAN­CIERE, La leçon d’Althusser, Gal­limard, Idées n°294, 1975 ; La fabrique édition, 2012.

[13] La fin pro­chaine de l’homme vien­drait iro­ni­quement rem­placer la fin de l’Histoire, prônée par MARX. Les mar­xistes croyaient en effet en une fin de l’histoire, où l’homme serait libéré des contin­gences maté­rielles et des contraintes écono­miques (pour sim­plifier). Le phi­lo­sophe Althusser pensait que les mar­xistes se trom­paient, que l’homme ne maî­trisait par l’Histoire. Voir Louis ALTHUSSER, Pour Marx, Maspero, coll. « Théorie », 1965 ; réédition aug­mentée (avant-​​​​propos d’Étienne Balibar, postface de Louis Althusser), La Décou­verte, coll. « La Décou­verte /​​ Poche », 1996.

[14] « Par cette sus­cep­ti­bilité, le sujet est res­pon­sable de sa res­pon­sa­bilité, inca­pable de s’y sous­traire sans garder la trace de sa désertion. Il est res­pon­sa­bilité avant d’être inten­tion­nalité. » Cf. Emmanuel LEVINAS, Huma­nisme de l’autre homme, Mont­pellier, 1972, Fata Morgana, pp. 72-​​75.

[15] Selon l’adage bien connue : « la liberté des uns finit là où com­mence celle des autres ».

[16] Cer­tains diront que les révo­lu­tions tuni­sienne et égyp­tienne, par exemple, n’ont pas apporté les chan­ge­ments escomptés, puisque les Isla­mistes sont arrivés au pouvoir. Le pouvoir de changer l’Histoire est plus impor­tante encore que la réa­li­sation effective de la libé­ration, car l’erreur fait partie du chemin. Etre libre, c’est aussi avoir le droit de se tromper. Nous mesurons tout le danger de cette affir­mation. Pré­venir le danger est essentiel, mais cela ne veut pas dire res­treindre la liberté de prendre ce risque, à moins qu’elle ne soit dom­ma­geable pour autrui. La pré­vention des risques n’est pas seulement une pra­tique, c’est une poli­tique et une philosophie.

[17] La question du temps, de l’argent… même si ces contraintes tirent leur force du fait que l’homme croit qu’elles sont purement objec­tives et qu’il n’a pas d’autre solution que de les accepter.

[18] Il ne s’agissait pas seulement d’un autre penseur, d’un écrivain comme Sénèque ou Cicéron, mais aussi d’un « grand homme », comme Solon ou Périclès, qui mettait en pra­tique les vertus vantées par d’autres.

[19] Les hommes de l’Antiquité ne sont pas seulement concernés. Pensons à Saladin. En ce Par les égards qu’il montra à l’égard de ses ennemis vaincus, il montra le respect dans lequel il tenait l’homme, au-​​​​delà des dif­fé­rences de culture et de religion. Il se libéra lui-​​​​même de l’esprit de ven­geance qui aurait pu l’animer. Saladin n’était-il pas huma­niste dans l’âme ?

[20] S’opposer à un deuxième groupe pour s’unir, exclure les plus faibles pour s’unir, s’unir pour ne pas être seul, ne pas être seul pour ne pas être faible, etc.


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Commentaires

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jeudi 10 janvier 2013 à 15h01 - par  ianop

Pour être révo­lu­tion­naire, l’humanisme doit sortir du carcan ratio­na­liste hérité des siècles pré­cé­dents. Il ne faut pas le repenser, il faut s’en débar­rasser. La connais­sance de soi est peut-​​être salu­taire, mais il se trouve que ce n’est pas cette connaissance-​​là qui sous-​​tend les avancées de la science contem­po­raine, axées prin­ci­pa­lement sur une com­pré­hension maté­ria­liste du monde - et donc super­fi­cielle (quand elle n’est pas tout sim­plement dan­ge­reuse pour l’écosystème).
L’humanisme, pour être efficace, doit s’appuyer sur autre chose que la science, l’économie ou la psy­cha­nalyse. Loin de prendre ses dis­tances vis à vis du "trans­cendant", il pourrait au contraire cesser de tout réduire à une repré­sen­tation purement méca­nique de la nature et com­mencer à s’intéresser à ce qu’il y a de dif­férent dans l’homme, plus par­ti­cu­liè­rement dans son rapport à l’irrationnel, que ce soit dans l’art, dans ses croyances, dans les mani­fes­ta­tions inso­lites atta­chées à ces croyances, dans son aspi­ration à être une créature reliée et non plus séparée. Un authen­tique huma­nisme ne doit pas s’opposer à cette partie obscure de l’humanité, car c’est en elle que se trouve sa libé­ration.
L’humanisme clas­sique voulait sortir de ce qu’il appelait le "Moyen Age". Pour ma part, je trouve qu’il y a plus d’humanisme dans les cathé­drales ou dans les figures cos­mo­go­niques des indiens Hopi que dans toutes les spé­cu­la­tions des phi­lo­sophes contem­po­rains. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille attribuer aux sociétés du passé une sagesse auto­ma­tique. Mais nous devons tenir compte de ce passé d’aspirations diverses pour évoluer et non nous détacher de lui sous pré­texte que nous serions devenus "adultes" et "res­pon­sables" après avoir vendu notre âme au dieu Technologie.

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vendredi 9 mars 2012 à 19h57 - par  Joe The Joy

Un auteur qui pourrait être inté­ressé par votre projet : Dany-​​Robert Dufour. Dans son livre "L’individu qui vient… après le libé­ra­lisme" publié en 2011, il appelle à une nou­velle Renais­sance pour s’opposer aux effets dévas­ta­teurs du néo­li­bé­ra­lisme sur notre civi­li­sation, ce qu’il appelle le Divin marché, et propose une liste de propositions…

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