Alexandre Le Grand a-​​t-​​il réellement vu des ovnis ?

dimanche 29 janvier 2012
par  Yannis Deliyannis
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La lit­té­rature ufo­lo­gique se plait souvent à citer un certain nombre de per­son­na­lités his­to­riques célèbres ayant été témoins d’observations d’ovnis dans le passé.


Parmi celles-​​ci, l’une des plus fré­quemment ren­contrée n’est autre qu’Alexandre le Grand.

Tout com­mence en 1959 avec l’écrivain et com­men­tateur amé­ricain Frank Edwards, lorsque celui-​​ci écrit dans son livre Stranger than Science :

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«  Alexandre le Grand ne fut pas le premier à les voir ni à les trouver gênants. Il parle de deux étranges vais­seaux qui plon­gèrent plu­sieurs fois sur son armée au point que les éléphants de guerre, les hommes et les chevaux pani­quèrent et refu­sèrent de tra­verser la rivière où s’était produit l’incident. A quoi res­sem­blaient ces objets ? Son his­torien les décrit comme de grands bou­cliers argentés étin­ce­lants dont les bords cra­chaient du feu… des objets qui vinrent du ciel et qui retour­nèrent dans le ciel. »

(Edwards, Frank. Stranger than science, New York : Lyle Stuart, 1959).

Frank Edwards, comme à son habitude, ne donne pas d’indication précise sur la source de cette affir­mation qu’il attribue sim­plement à « l’historien » d’Alexandre le Grand. Par « his­torien », nous devons cer­tai­nement com­prendre « bio­graphe ». Certes, mais lequel ? La vie et les conquêtes d’Alexandre le Grand ont en effet été relatées par de nom­breux auteurs, modernes comme clas­siques et les indi­ca­tions d’Edwards sont tel­lement maigres que cela revient à chercher une aiguille dans une botte de foin. Cette impré­cision ne semble pourtant pas gêner outre mesure Raymond W. Bernard qui reproduit telle quelle, en 1964, l’histoire d’Edwards dans son fameux livre sur la Terre Creuse (Hollow Earth, 1964).

Il faut cependant attendre quelques années pour que l’histoire rebon­disse et prenne vraiment de l’ampleur. Pro­ba­blement inspiré par Frank Edwards, l’italien Alberto Fenoglio ajoute ainsi un nouvel épisode inconnu jusqu’alors, l’apparition de « bou­cliers volants » lors du siège de la ville de Tyr par le conquérant macé­donien. C’est ainsi qu’il écrit en 1966 dans le pério­dique ufo­lo­gique italien Clypeus que

«  Pendant le siège de Tyr, en l’an 332 avant J-​​C., d’étranges objets volants ont été observés. Johann Gustav Droysen dans son His­toire d’Alexandre le Grand n’en fait pas mention inten­tion­nel­lement, pensant qu’il devait s’agir d’un fan­tasme des soldats macédoniens.

La for­te­resse ne cédait pas, ses murs étaient hauts de cin­quante pieds et construits si soli­dement que les machines de sièges ne pou­vaient les endom­mager. Les habi­tants de Tyr dis­po­saient des meilleurs tech­ni­ciens et construc­teurs de machines de siège de l’époque et ils inter­cep­taient dans l’air les flèches incen­diaires et les pro­jec­tiles pro­jetés sur la cité par les catapultes.

Un jour, appa­rurent sou­dai­nement au-​​dessus du camp macé­donien des « bou­cliers volants », ainsi qu’on les a appelés, qui volaient en for­mation tri­an­gu­laire à la suite d’un [bou­clier] de plus grande dimension, les autres étant plus petits d’environ de moitié. En tout, il y en avait cinq. Le chro­ni­queur anonyme raconte qu’ils tour­nèrent en rond len­tement autour de Tyr tandis que des mil­liers de soldats, des deux côtés, s’arrêtèrent pour les regarder avec éton­nement. Soudain, du plus grand des « bou­cliers », sortit un éclair très bref qui frappa l’enceinte et les murs s’effondrèrent. D’autres éclairs sui­virent et les murs et les tours fon­dirent, comme s’ils étaient faits de boue, laissant la voie libre aux assié­geants qui s’engouffrèrent comme une ava­lanche dans les brèches. Les « bou­cliers volants » sur­vo­lèrent encore la cité jusqu’à ce qu’elle fut com­plè­tement assaillie et ils s’élevèrent rapi­dement, se fondant bientôt dans le bleu du ciel ».

(Fenoglio, Alberto. « Cro­nis­toria su oggetti volanti del passato - Appunti Per Una cli­peos­toria », Clypeus n ° 9 (1er semestre 1966), p. 7. Traduit de l’italien et cité par Drake W.R., Gods and Spa­cemen in Greece and Rome, Londres : Sphere Books, 1976, pp 115-​​116).


Là encore, à l’instar de Frank Edwards, Fenoglio ne se soucie pas de men­tionner ses sources, donnant lieu à des décennies de confusion quant à l’historicité de ces deux obser­va­tions sup­posées d’ovni lors des cam­pagnes d’Alexandre le Grand.

Bien que les deux ver­sions aient en commun Alexandre le Grand et des « bou­cliers volants », il semble bien, au vu des détails (passage d’un fleuve chez Edwards, siège d’une ville chez Fenoglio) qu’il s’agisse de deux his­toires bien dis­tinctes dans le temps. Alexandre le Grand n’aurait donc pas été témoin d’une appa­rition d’ovni, mais de deux ! Et bien que, quand il men­tionne l’histoire dans un article de la Flying Saucer Review en 1970, Gordon Creighton semble ne s’en tenir qu’à la version de Frank Edwards, les deux cas appa­raissent de façon bien dis­tincte dès 1976, dans le livre Gods and Spa­cemen in Greece and Rome de Raymond W. Drake. Aujourd’hui encore, ces deux épisodes se retrouvent régu­liè­rement men­tionnés sur Internet, dans des docu­men­taires télé­visés sur le sujet et dans d’autres ouvrages ufo­lo­giques récents, tou­jours sans appareil cri­tique ni pré­cision sur les sources.

 La version d’Alberto Fenoglio - Le siège de Tyr (332 av. J-​​C.) 

L’énigme posée par Fenoglio étant, à notre sens, la plus facile à résoudre, il convient de com­mencer notre étude par celle-​​ci. Dans son article dans la revue Clypeus, il men­tionne cinq « bou­cliers volants » volant en for­mation tri­an­gu­laire qui semblent apporter leur aide aux troupes d’Alexandre durant le siège de la cité de Tyr.

Une recherche étendue dans les sources sus­cep­tibles de rap­porter un tel événement montre que, à l’exception de la lit­té­rature ufo­lo­gique, aucun his­torien clas­sique ou moderne, et encore moins un bio­graphe d’Alexandre le Grand, ne fait mention d’un tel épisode lors des cam­pagnes de ce dernier. Nous ne nous arrê­terons pas à la remarque ahu­ris­sante de Fenoglio qui n’hésite d’ailleurs pas à affirmer avec le plus grand aplomb que l’historien allemand Johann Gustav Droysen, auteur d’une His­toire d’Alexandre le Grand (1833) qui fait encore autorité sur de nom­breux points, ne fait pas mention de cet épisode sciemment, « pensant qu’il devait s’agir d’un fan­tasme des soldats macé­do­niens ». Notons sim­plement que Raymond W. Drake, lorsqu’il rap­porte la version de Fenoglio en 1976, affirme tout le contraire et attribue l’épisode à Droysen par le biais d’un contre-​​sens mal­heureux et désastreux.

Malgré tout, si nous remontons à la source la plus proche des événe­ments qui nous soit connue, on peut s’interroger sur cette citation de Quinte-​​Curce, l’une des prin­ci­pales auto­rités clas­siques sur Alexandre le Grand et qui affirme que pendant le siège de Tyr, en 332 avant J-​​C. (entre les mois de janvier et d’août),

« Par ailleurs, ils [les Tyriens] fai­saient rougir des bou­cliers de bronze (clipei aerei) dans le feu, puis les rem­plis­saient avec du sable brûlant et d’excréments bouillants et les pro­je­taient subi­tement par-​​dessus les murailles. Il n’y avait pas de fléau plus redouté car le sable chaud péné­trait entre la cui­rasse et la peau. Sans moyen de s’en délivrer car il brûlait tout ce qu’il tou­chait, les soldats jetaient leurs armes et arra­chaient leurs pro­tec­tions, devenant vul­né­rables et s’exposant aux blessures. »

(Quinte-​​Curce, His­toria Alexandri Magni, lib. IV, cap. V. [Tra­duction de l’auteur])


Ce passage de Quinte-​​Curce est bien le seul, parmi tout ce qui a pu être écrit sur le siège de Tyr hors de la lit­té­rature ufo­lo­gique et en par­ti­culier dans les sources anciennes, à men­tionner des bou­cliers volants, en réalité des bou­cliers pro­jetés par-​​dessus les murailles. Les termes de « clipei aerei » (bou­cliers de bronze) peuvent, certes, prêter à confusion puisque l’adjectif « aereus » peut également se com­prendre comme « aérien », mais le contexte permet ici de trancher sans grande hésitation.

Nous sommes dès lors d’avis que cet extrait a pro­ba­blement constitué la base tex­tuelle sur laquelle Fenoglio s’est appuyée pour sa propre version. S’agit-il d’une fal­si­fi­cation inten­tion­nelle ou d’une mau­vaise com­pré­hension du texte ori­ginal ? Alberto Fenoglio n’est cer­tai­nement pas un inconnu parmi les mys­ti­fi­ca­teurs et d’autres cas fla­grants peuvent lui être attribués. Dans un cas comme dans l’autre, il est certain que la base tex­tuelle de l’épisode décrit par Fenoglio n’a aucun lien avec une obser­vation d’ovni, mais se rap­porte plutôt aux moyens de défense uti­lisés par les défen­seurs de la cité. Quoi qu’ait pu être la moti­vation d’Alberto Fenoglio, il n’est pas exclu de penser qu’il soit tombé sur ce passage de Quinte-​​Curce en essayant de retrouver la source de l’histoire ini­tiale de Frank Edwards. Revenons donc sur celle-​​ci.

 La version de Frank Edwards - Alexandre en Inde

Un examen attentif de l’événement tel que décrit par Frank Edwards montre qu’il men­tionne les éléphants de guerre d’Alexandre.

JPEG - 65.6 ko Il s’agit ici d’un indice par­ti­cu­liè­rement inté­ressant puisque l’on sait, grâce aux diverses sources anciennes, qu’Alexandre a com­mencé à uti­liser les éléphants de guerre après sa vic­toire sur Darius III à Gau­ga­mèles (pro­ba­blement localisé en Irak, à l’est de Mossoul), le 1er octobre de l’an 331 av. J-​​C. En sup­posant que l’observation men­tionnée par Frank Edwards ait réel­lement eu lieu, celle-​​ci a donc dû se pro­duire après cette date, ce qui nous permet de limiter nos recherches aux cam­pagnes perses et indiennes d’Alexandre, c’est-à-dire dans une four­chette chro­no­lo­gique com­prise entre 331 et 323 av. J-​​C., date de la mort du conquérant.

Mal­heu­reu­sement pour nous, aucun des his­to­riens clas­siques ayant traité de la vie d’Alexandre ne parle d’un événement qui pourrait res­sembler à celui décrit par Frank Edwards. Cela nous laisse avec le second fil des sources pos­sibles, celui qui émane du Pseudo-​​Callisthène (IVe siècle après J-​​C) et qui a donné nais­sance au genre lit­té­raire médiéval incroya­blement riche connu sous le nom de « Roman d’Alexandre ». Ce genre, qui puise plus ses racines dans la lit­té­rature que dans l’historiographie, a contribué à ajouter à la vie d’Alexandre divers événe­ments mer­veilleux et pro­di­gieux. Il s’est déve­loppé plus ou moins indé­pen­damment en Europe occi­dentale, dans l’Empire byzantin et même dans le monde arabe, chacun ajoutant sa part de mer­veilles à la vie du conquérant.

L’un des docu­ments clés dans le déve­lop­pement de ce genre est l’Epistola Alexandri ad Aris­to­telem (la Lettre d’Alexandre à Aristote) qui se concentre sur les mer­veilles de la cam­pagne d’Alexandre en Inde. La lettre elle-​​même est un faux, pro­ba­blement composé au IVe ou Ve siècle après J-​​C. La lettre, qui se retrouva par la suite insérée dans le Pseudo-​​Callisthène, resta extrê­mement célèbre durant tout le Moyen Age et une version en Moyen Anglais nous est même parvenue.

La fausse lettre d’Alexandre décrit ainsi les mer­veilles de l’Inde et men­tionnent quantité de ren­contres avec des animaux et des êtres étranges. Mais le seul prodige céleste qui y est men­tionné est le suivant :

« Immé­dia­tement après, le ciel devint très noir et sombre, et de ce ciel sombre vint un feu ardent. Le feu tomba à terre comme une torche enflammée, et la plaine toute entière se mit à brûler avec les flammes de ce feu. Les hommes dirent alors que c’était la colère des dieux qui s’était abattue sur eux. J’ai alors ordonné que les vieux vête­ments soient déchirés et uti­lisés pour se pro­téger du feu. Après cela, et une fois que nos dif­fi­cultés furent apaisées, la nuit fut calme et paisible. »

(Orchard, Andy. Pride and Pro­digies : Studies in the Monsters of the Beowulf Manus­cript, Cam­bridge, 1995, p.245)


On en conviendra, ce passage se compare mal à celui de Frank Edwards. Et même en forçant un peu et en admettant qu’ils soient équi­va­lents, la valeur his­to­rio­gra­phique des docu­ments appar­tenant au « Roman d’Alexandre » étant plus que dou­teuse, l’historicité de l’événement n’en serait pas pour autant prouvée.

Nous devons cependant prendre note d’un élément frappant dans la nar­ration de Frank Edwards. Il s’agit de la pré­cision quant au sujet des objets volants sup­posés, ceux-​​ci étant décrits comme des « bou­cliers argentés ». Cette des­cription vaut ainsi la peine d’être com­parée au nom d’une unité d’infanterie d’élite de l’armée d’Alexandre, à savoir les Hypas­pistes (« Porte-​​Boucliers ») qui, au début de la cam­pagne en Inde, en 326 avant JC, ont changé leur nom en Argy­ras­pides, c’est-à-dire « Bou­cliers d’argent », après avoir orné d’argent leurs bou­cliers. La coïn­ci­dence est assez remar­quable pour que l’on se demande si le chan­gement de nom des Hypas­pistes n’a pas pu conduire à une confusion entre leurs bou­cliers ornés d’argent et quelques sup­posés « bou­cliers argentés » volants.

Ce qui est certain, dans tous les cas, c’est que l’absence de mention d’un événement tel que celui décrit par Frank Edwards dans les sources his­to­rio­gra­phiques doit nous conduire à consi­dérer ce cas comme extrê­mement douteux lui aussi, à l’instar de la version rap­portée par Alberto Fenoglio.

 La Romance d’Alexandre continue…

En guise de conclusion, il convient donc de constater que ni l’un ni l’autre de ces deux cas ne résiste à une enquête minu­tieuse dans les sources. Les deux ver­sions, celle de Frank Edwards et celle d’Alberto Fenoglio, font ainsi appel soit à des sources peu fiables ou pos­té­rieures dont la valeur his­to­rio­gra­phique est quasi-​​nulle, soit à un effort d’interprétation et d’imagination peu conforme aux faits tels qu’ils sont décrits dans les sources exploitables.

Malgré des décennies de confusion au sujet de la véracité de ces his­toires, on ne peut tou­tefois manquer de s’amuser en constatant que ces deux auteurs, ainsi que les ufo­logues ayant repris l’histoire par la suite sans véri­fi­cation aucune, se sont, bien malgré eux, ins­crits dans la conti­nuité de la Romance d’Alexandre. C’est ainsi, qu’en conti­nuant, dans notre siècle, à ajouter du mer­veilleux à la vie déjà bien remplie du conquérant macé­donien, ils n’ont fait en réalité que pro­longer le travail déjà amorcé avant eux par leurs pré­dé­ces­seurs du Moyen Age. Un bel hommage en quelque sorte…

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Le monde est étrange, vous ne trouvez pas ?


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