Jacques Ninio, « L’empreinte des sens »

dimanche 3 octobre 2010
par  Neimad
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Les infor­ma­tions que j’ai extraites de ce livre sont pré­sentées dans un ordre dif­férent de celui du livre, car mon objectif n’est pas de pré­senter le fonc­tion­nement de la per­ception chez l’homme, mais de montrer, comme le fait l’auteur par endroits, comment le cerveau de l’homme construit sa repré­sen­tation du monde, et combien ce monde est loin de la repré­sen­tation que l’on s’en fait.

Parlant de per­ception, on cite les illu­sions d’optique, on rela­ti­viste avec la vision des abeilles dans l’ultraviolet, l’odorat du chien plus déve­loppé que le nôtre, etc. On fait des organes de nos sens des ins­tru­ments d’optique et on cri­tique leurs défauts ou leur fai­blesse. On oublie ainsi de cri­tiquer la réalité du monde tel que nous le per­cevons dans la vie quo­ti­dienne et de parler du rôle essentiel des neu­rones de notre cerveau dans la construction de cette réalité.

Une des carac­té­ris­tiques de notre per­ception est sa sta­bilité : « Qu’un homme qui n’est qu’à quatre pas de lui s’éloigne jusqu’à huit, il continue à le voir de la même grandeur. Mais qu’il s’éloigne encore, à trente-​​deux pas ou au-​​delà, et il le verra diminuer de taille. » (p. 19) ; « Les per­sonnes assises autour d’une table nous paraissent également grandes, qu’elles soient à côté de nous ou à l’autre extrémité. Sur la façade d’une maison de trois ou quatre étages, les fenêtres du bas ne paraissent pas beaucoup plus grandes que celles du haut. Il faut regarder au-​​delà du dixième étage d’un immeuble pour avoir la nette sen­sation d’une dimi­nution de taille des fenêtres. » (p. 149) ; « Les yeux se pro­mènent et les pro­ces­seurs visuels doivent sans cesse rajuster leur analyse » (p. 212). « Tous ces phé­no­mènes témoignent d’un même souci, qui est de garder constante la grandeur des objets à l’intérieur d’un champ de dix ou vingt mètres de rayon. » (pp. 149-​​150).

Les cou­leurs elles-​​mêmes sont liées aux tex­tures des objets que nous per­cevons, si bien que cer­taines cou­leurs n’existent pas indé­pen­damment de ceux-​​ci, c’est-à-dire des objets que nous avons reconnu… ou inventés : « L’or n’est pas une vraie couleur. Il est impos­sible de pro­duire un faisceau de lumière dorée direc­tement ou par super­po­sition de plu­sieurs fais­ceaux lumineux. La dorure est une qualité tex­turale, lié à la jux­ta­po­sition de menus miroirs à la surface du métal, qui ren­voient la lumière de manière fluc­tuante. » (p. 76) ; « Le ciel n’est pas bleu et d’ailleurs la voûte céleste n’existe que dans notre ima­gi­nation. Mais nous bai­gnons dans un air bleu, qui vire au rouge à la tombée du jour. Les pel­li­cules pho­to­gra­phiques en rendent par­fai­tement compte (…). Or, notre per­ception com­pense cet effet, elle iden­tifie la couleur natu­relle des objets sous des habillages lumineux variés. Un lointain pâturage est vert pour nous, même s’il est objec­ti­vement plus bleu que vert. » (p. 78).

Quand l’œil ne voit pas cer­taines choses qu’il est sensé voir, le cerveau les invente : « L’œil ne peut séparer les cen­taines de mil­liers de cheveux d’une tresse, et pourtant, la sen­sation de les voir un à un est nette. Une tête filmée de près occupe, sur un écran de télé­vision, au plus mille points par ligne. Malgré la pau­vreté de l’image, la che­velure demeure réa­liste : le cerveau l’invente ! (…) Le même effort de réflexion est néces­saire, pour se per­suader, devant une somp­tueuse che­velure peinte par Van Eyck, cou­vrant au plus quelques cen­ti­mètres carrés de toile, que les cheveux ne sont pas vus, mais inventés. » (p. 62).

« (…) les lignes n’existent pas dans la nature. Le monde se mani­feste à nous par une variation continue de l’intensité lumi­neuse sur la rétine. La réalité est constituée de tâches de couleur jux­ta­posées, et non de lignes. Mais le premier travail de la per­ception est jus­tement de trans­former cette réalité poin­tilliste en un dessin, où les objets sont net­tement déli­mités par leurs contours. Le cerveau ins­talle des contours nets là où un appareil de phy­sique mesu­rerait des contours flous. »

Les mêmes obser­va­tions concernent les autres sens : « Dans le fouillis sonore d’une fête foraine, d’une embou­teillage urbain ou d’une réunion mon­daine, la voix tenue d’une per­sonne dont les propos nous concernent nous fait tendre l’oreille. Il faut isoler du contexte la faible partie du signal sonore jugée inté­res­sante, l’amplifier, lui rendre une forme conve­nable. Ce travail de « res­tau­ration » auditive est com­pa­rable à celui d’un archéo­logue qui recons­titue un vase antique, casé en mille mor­ceaux, à partir de ses frag­ments, mêlés à d’autres frag­ments de poterie. ».

A quoi res­semble la réalité ? « Si la conscience reflétait, sans y opposer d’inertie, l’état des pro­ces­seurs visuels, on verrait les objets perdre leur couleur pendant que celle-​​ci serait réévaluée, être animés de sau­tille­ments, dis­pa­raître et repa­raître, etc. Lors d’un clin d’œil, l’homme serait bru­ta­lement plongé dans le noir » (p. 212). En dehors des « cor­rec­tions » apportées par notre cerveau, la réalité res­sem­blerait à un chaos.

Mais de quelle réalité parle-​​t-​​on ? De celle de notre cerveau, animé par des réac­tions chi­miques et des cou­rants élec­triques ? De celle que les scien­ti­fiques étudient dans leur labo­ra­toire ? De celle de la vie quo­ti­dienne ? La réponse est moins évidente qu’on imagine. Si le monde est construit par notre cerveau, il reste celui de la phy­sique. Mais d’un point de vue phy­sique, il n’y a pas de cerveau, il n’y a pas de conscience, il n’y a pas de per­ception. En niant l’existence du monde issu de la per­ception, je suis obligé de nier la conscience que j’en ai. D’un côté, nous avons Des­cartes, qui nous apprend que la conscience de soi est une expé­rience pre­mière, la seule chose dont je ne peux douter. De l’autre, nous avons la science qui soumet la conscience à l’activité des neu­rones, les neu­rones au déve­lop­pement du cerveau, le déve­lop­pement du cerveau à l’évolution de la vie, l’évolution de la vie aux lois de la phy­sique, etc. Cela res­semble à un pro­blème kantien. Le phi­lo­sophe Merleau-​​Ponty a appelé « chiasme » ce rapport par­ti­culier que nous avons au monde, ce paradoxe de la perception.

L’auteur ne va pas aussi loin, mais soulève un pro­blème de tra­duction du monde que per­cevons dans un langage scien­ti­fique : « Nous sommes vis-​​à-​​vis des neu­rones comme des extra­ter­restres qui, captant des émis­sions radio de notre planète, trou­ve­raient qu’elles res­semblent à de la modu­lation de fré­quence, ou à de la modu­lation d’amplitude, mais seraient inca­pables de déchiffrer leur contenu. ». (p. 99). Nous savons comment les organes de nos sens orientent notre per­ception, mais nous ne savons pas comment expliquer la manière dont notre cerveau produit une repré­sen­tation du monde.


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