Deux hypothèses de construction du sonnet "Voyelles" de Rimbaud

mercredi 5 décembre 2012
par  ianop
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Peu de poèmes ont fait couler autant d’encre que le sonnet "voyelles" de Rimbaud. La der­nière inter­pré­tation en date remonte à un article de la revue "télérama" de 2004. Selon cette "inter­pré­tation", il n’y a "rien" dans le poème de Rimbaud (sous entendu : pas de second niveau). C’est pos­sible, bien que ce point de vue sacrifie à une vision maté­ria­liste (donc pares­seuse) des choses.

Les deux hypo­thèses que je propose n’ont pas valeur d’explication. Elles se fondent seulement sur la séman­tique des mots, non sur les images (ce ne sont pas des inter­pré­ta­tions). Il est pro­bable qu’aucune des deux ne soit vraie, moins pro­bable qu’une sur les deux soit vraie, invrai­sem­blable que les deux soient vraies.

1 Rimbaud a construit son poème à partir d’une liste de mots contenant l’une des cinq voyelles, et qu’il faut retrouver. Je propose la liste suivante :

Pour A noir : carapace (cuirasse), carcasse, caverne.

Carapace (cui­rasse) : noirs corsets velus … (à noter que "corset" est un sous-​​vêtement féminin et non le corps de l’insecte, qui se dit "corselet").

Carcasse : autour des puanteurs cruelles.

Caverne : golfes d’ombre.

Pour E blanc  : clair, éclairer (éclair), émir, émoi (émotion).

Clair : candeur des vapeurs …

Eclairer (éclair) : lances des glaciers …

Emir : rois blancs.

Emoi (émotion) : frissons d’ombelles.

Pour I rouge : indigo (incarnat), phtisie, rire (sourire), ire (pire), reli­gieux (irreligieux).

Indigo : pourpres.

Phtisie : sang craché.

Rire (sourire) : rire des lèvres belles …

Ire (pire) : dans la colère ou les ivresses …

Religieux (irreligieux) : les ivresses pénitentes.

Pour U vert : lune (lunaire), flux et reflux, culture, étude.

Lune (lunaire) : cycles.

Flux et reflux : vibrements divins des mers virides.

Culture : paix des pâtis semés d’animaux.

Culture (étude) : paix des rides que l’alchimie imprime …

Pour O bleu  : cor (son), sonore, cosmos, oculaire, occulte.

Cor (sonore) : suprême clairon …

Cosmos : silences traversés …

Oculaire (adjectif) : rayon de ses yeux.

Ocu­laire (nom) : rayon violet de ses yeux (obser­vation d’une étoile, peut-​​être l’étoile polaire).

Occulte : O l’Oméga.

2 Rimbaud évoque les cou­leurs man­quantes par dépla­cement d’une voyelle sur la suivante.

Décrire les cou­leurs par des mots com­mençant par la voyelle associée eut été sim­pliste de sa part. Le poète a parlé de "nais­sances latentes". Je crois qu’il faut com­prendre par cette expression que le lecteur doit s’interroger sur d’éventuels déve­lop­pe­ments du système pré­senté dans le premier vers du poème.

  • Evocation du gris par déplacement de "A noir" sur "E blanc" :

Can­deurs des vapeurs et des tentes /​ Lances des gla­ciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles.

  • Evo­cation du rose (et peut-​​être de la rose) par dépla­cement de "E blanc" sur "I rouge" :

… Pourpres, sang craché, rire des lèvres belles /​ dans la colère ou les ivresses pénitentes.

  • Evo­cation du jaune et du marron par dépla­cement de " I rouge" sur "U vert" (rouge + vert = jaune en optique, rouge + vert = marron en peinture) :

U, cycles, vibre­ments divins des mers virides /​ paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides /​ que l’alchimie imprime aux grands fronds studieux.

  • Evocation du cyan par déplacement de "U vert" sur "O bleu" :

O, suprême clairon …

Ce "suprême clairon" suffit à lui seul à assurer la tran­sition, d’autant plus que le clairon est un ins­trument en forme de U.

  • Evocation du magenta par déplacement de "O bleu" sur "I rouge" :

Pourpres, …

  • Evocation du bleu sombre par déplacement de "O bleu" sur "A noir" :

Noirs corsets …

A noter que l’adjectif "violet", au dernier vers, contient le " i " de rouge et le "o " de bleu.

Synthèse :

A = noir (nuances de noir)

E = blanc (argent, gris)

I = rouge (magenta, rose, orangé)

U = vert (jaune, or, marron)

O = bleu (cyan/​violet)

Selon cette deuxième hypo­thèse, Rimbaud tente, par décli­naison pho­né­tique, d’instaurer une vision poly­pho­nique de la couleur (cou­leurs secon­daires, nuances, matière …).

La série ROUGE/​VERT/​BLEU renvoie à la série des émaux en héral­dique. Les construc­teurs de vitraux n’ont pas attendu Newton pour ranger la couleur VERT dans les cou­leurs pri­maires. En effet, si l’on superpose, devant une source de lumière, un calque rouge et un calque vert, on obtient du jaune (couleur secon­daire en optique).

Rappelons le système de Rimbaud :

Voyelles : ordre des voyelles dans l’alphabet grec (inversion de O et de U latins pour avoir la ter­mi­naison Omega).

Cou­leurs : la série com­plète des émaux, de noir à bleu, en inter­calant le com­plé­men­taire de noir, blanc (argent), le jaune (or) étant évoqué de façon "latente" par le procédé décrit plus haut.

Une cor­res­pon­dance rigou­reuse (non sym­bo­lique comme chez Rimbaud) devrait tenir compte de la fré­quence des voyelles. A la voyelle la plus grave cor­res­pon­drait la couleur noir, à la voyelle la plus aigüe cor­res­pon­drait son com­plé­men­taire, le blanc.

Les principaux sons vocaliques se résument à huit (de plus grave à plus aigu) :

ou/​o/​a/​è/​eu/​u/​é/​i

En asso­ciant les cou­leurs "froides" aux voyelles graves et les cou­leurs "chaudes" aux voyelles aigües, on aurait la cor­res­pon­dance suivante :

ou : noir

o : violet

a : bleu

è : vert

eu : jaune

u : orangé

é : rouge

i : blanc

Dans le poème de Rimbaud, les sons I et U, aigus, jus­ti­fient sans doute "la colère ou les ivresses péni­tentes" ainsi que les "cycles, vibre­ments divins des mers virides". Le U (orangé) de "suprême clairon" est magni­fi­quement présent. E est un son médium, adapté à la des­cription de "E blanc", qui évoque la lumière calme. O et A, voyelles graves, sont également per­ti­nentes dans "A noir" et dans "O bleu".



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Commentaires

jeudi 17 octobre 2013 à 06h24

Paterne Ber­richon très tôt a pu écarter l’idée d’une simple trans­po­sition d’un Abé­cé­daire dans le Poème. Celui-​​ci était artiste-​​peintre par ailleurs, et son jugement notamment quant aux rapport de Rimbaud à Cézanne était très sûr ; malgré toutes les cri­tiques qu’on a pu lui adresser dans un certain anti catholicisme.
Il est très juste de noter que l’adjectif qui est associé, ne contient pas la voyelle en question. Pareillement, que le U et le O de la fin du poème sont inversés au regard de l’alphabet. Ou enfin, que le choix des cou­leurs (addi­tives et non pic­tu­rales, sans qu’on sache pourquoi) écarte donc le jaune..
Bref tout se passe, comme si à chaque fois on butait sur quelque chose d’illogique, et qui serait imposé d’ailleurs ; qui trou­verait son expli­cation dans une exté­rieur à ce simple "bon sens"…
Oui, mai quoi ?
Là comme ailleurs, l’interprétation que l’on a pu nous donner de Rimbaud nous a tou­jours égaré, pour com­prendre tant soit peu cela. C’est à dire qu’il faut revenir à cette idée d’un anti catho­li­cisme (véhiculé en premier lieu par L. Aragon) qui loin d’avoir apporté une science de cette poésie (avec les "Lumières"…) aura tout obs­curci. C’est le préa­lable aujourd’hui.
Même si, ça peut paraître étrange de le dire ainsi, et de s’en tenir là pour l’instant… (seulement)
Disons, que la com­pré­hension de Voyelles, n’est abso­lument pas dif­férent des Mains de Jeanne Marie, ou de Un Cœur sous une soutane…
voir : Marc Soli­taire, "vierge au bol… Vierge au Globe/​ Pro­lé­go­mènes au Paris d’Arthur Rimbaud ; Août 2013

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vendredi 22 février 2013 à 10h27 - par  Neimad

Votre hypothèse semble tenir debout.

On peut aussi dire Rimbaud avait le don de synes­thésie, qui est la faculté d’associer les mots et les cou­leurs. Cela facilite en par­ti­culier la mémo­ri­sation… mais Rimbaud aurait eu l’idée d’en faire un sujet de poésie.

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