Teotihuacan et l’hypothèse des dieux chtoniens

mercredi 28 mars 2012
par  Neimad
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Connue comme la plus grande cité pré­co­lom­bienne de son époque, la cité de Teo­ti­huacan [1] comptait entre 125 000 et 250 000 habi­tants selon les sources. Elle a été fondée vers les alen­tours de 200 avant Jésus-​​Christ et ses plus grands bâti­ments, comme la pyramide dite "du soleil" a été construite vers l’an 100 de notre ère. Elle connut son apogée entre le Ve et le VIIe siècle. Ce site pré­co­lombien com­porte plu­sieurs pyra­mides, dites pyramide de la Lune, pyramide du Soleil et le temple de Quet­zalcóatl, le serpent à plumes.

En com­pilant des infor­ma­tions sur l’origine mys­té­rieuse du site de Teotihuacan et la décou­verte en 2010 d’un souterrain dont l’accès a été muré vers 200 ap. J.-C., on en conclut que les pre­miers hommes qui ont habité ce site croyaient en des dieux chto­niens (en lien avec la terre, les morts…) par oppo­sition aux dieux solaires (en lien avec le ciel, les astres…) des peuples qui leur ont succédé (les Aztèques…).


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 Les dieux chtoniens, les serpents et les magiciennes


Etran­gement, on retrouve cette même suc­cession en Europe, que ce soit chez les Celtes, chez les Grecs ou les peuples de Méso­po­tamie, dont les anciens dieux sont devenus les dieux infernaux. L’une des créa­tures que l’on retrouve dans tous les mythes chto­niens est le serpent… qui est devenu symbole du mal dans les reli­gions du Livre.

Selon une fable égyp­tienne, la déesse Isis a modelé le serpent pour récu­pérer le nom secret de Râ et récu­pérer ainsi son pouvoir - fable qui a bien pu influencer le récit de la Genèse. Le serpent pro­tecteur de l’arbre de la connais­sance du bien est du mal est l’ancêtre du dragon pro­tecteur de trésors, le cousin du serpent Apophis chez les Egyp­tiens et du serpent-​​monde Jör­mungand, qui était devenu si grand qu’il entourait le monde et se mordait la queue (comme le serpent Ouro­boros des Grecs). Selon cer­tains mytho­logues comme Salomon REINACH et Mircea ELIADE, si le serpent repré­sente l’ennemi dans beaucoup de mytho­logies, c’est qu’il incarne les dieux anciens que les dieux solaires ont supplanté.

L’époque ancienne où les dieux chto­niens étaient adorés cor­res­pon­daient à une autre société, où la Lune tenait la place du Soleil dans les reli­gions pos­té­rieures, où la femme avait le rôle que l’homme aura dans la civi­li­sation qui suivra.

Cela nous amène a faire le lien avec le statut négatif des femmes qui déte­naient un pouvoir, qua­li­fiées soit de sor­cière, soit de magi­cienne dans de nom­breuses cultures - à l’instar du serpent. Selon une expli­cation socio­lo­gique, les femmes trou­vaient là un moyen de récu­pérer un pouvoir qu’elle avaient perdu dans la nou­velle société patriarcale. Selon une expli­cation his­to­rique, les croyances et les rites de ces femmes étaient un héritage des croyances aux dieux chto­niens (infernaux) qui étaient célébrés avant l’arrivée des Doriens chez les Grecs, des Aryens chez les Hindous, etc.

Il exis­terait donc une période de l’humanité au cours de laquelle les dieux solaires ont rem­placé les dieux chto­niens et les sociétés patriar­cales ont rem­placé les sociétés matriar­cales. Le mono­théisme en est d’une cer­taine manière l’aboutissement (le Soleil chez Akhé­naton, Dieu le Père chez les Hébreux…).



 De quelle invasion parlons-​​nous ?


Ce chan­gement peut être lié à la période des grandes migra­tions de l’Age de Bronze, au IIème mil­lé­naire av. J.C. (−1200÷−1300). Les peuples du Nord (Sibérie ?) sont des­cendus par vagues, poussant devant eux les peuples qu’ils chas­saient de leurs terres : les Ela­mites enva­hissent Babylone et le dieu Marduk vient rem­placer le culte de la déesse-​​mère (qui meurt et devient une divinité infernale) ; les Phry­giens enva­hissent l’Anatolie et entrainent la ruine de l’empire hittite ; les Doriens rem­placent les Achéens en Grèce et créent la civi­li­sation mycé­nienne (celle de la Guerre de Troie) ; les “Peuples de la mer” entraînent la chute de la civi­li­sation minoenne et se heurtent à l’Egypte au cours des XIXe et XXe dynasties (sous Mérenpath et Ramsès III) ; les “Gaulois” rem­placent les anciens peuples de la Gaule ; les Aryens rem­placent les Dra­vi­diens en Inde…

En Amé­rique cen­trale, Quet­zalcóatl, le "serpent à plumes", est une divinité très répandue, on la retrouve pendant 2000 chez dif­fé­rents peuples : Tol­tèques, Olmèques, Mix­tèques, Aztèques, Mayas. Elle trou­verait sa source à Theo­tiuacan, où se trouve le plus ancien temple qui lui est consacré. Quet­zalcóatl, le "dieu-​​serpent à plumes de quetzal" est une divinité ter­restre à double titre : dieu-​​serpent proche de la terre, il était aussi un dieu infernal, parfois repré­senté sous la forme du dieu à la tête de chien Xolotl [2], qui était parvenu aux Enfers pour dérober les osse­ments des morts et ramener les hommes à la vie en les arrosant de son propre sang. C’est sans doute une des raisons pour laquelle on pra­ti­quait en son nom des sacri­fices humains.



 A quoi pouvait ressembler la civilisation chtonienne ?


Dans son livre L’Unité cultu­relle de l’Afrique noire : Domaines du patriarcat et du matriarcat dans l’antiquité clas­sique (2e édition, 1982), le lin­guiste et his­torien Cheikh Anta DIOP vise à montrer que les sociétés afri­caines et égyp­tiennes forment une même entité cultu­relle, parce que les liens de parentés sont liés à la femme (avec le système de dot, l’importance de l’oncle…), en oppo­sition avec les sociétés indo-​​européennes. Cette “unité cultu­relle” montre peut-​​être comment fonc­tion­naient l’ensemble des sociétés avant l’invasion des Indo-​​Européens.

Autre indice : dans l’antiquité, les dieux de Sumer, comme d’Egypte, pos­sè­daient leur parèdre, leur équi­valent féminin, c’est-à-dire que les dieux fonc­tion­naient par couple :

A SUMER

Au sommet se trouve la triade cosmique constituée de :

  • An (« dieu-​​ciel »), maître du ciel, roi des dieux, et sa parèdre Antum ;
  • Enlil (« seigneur-​​air »), maître de la terre, démiurge, dieu pro­tecteur de Nippur, et sa parèdre Ninlil ;
  • Enki (« seigneur-​​terre » ?), Ea pour les Sémites, maître des eaux douces, dont la femme est Nin­hursag, divinité de la terre et déesse-​​mère.

EN EGYPTE

  • Shou/​Tefnout, parents de Geb/​Nout les­quels engendrent Osiris/​Isis et Seth/​Nephtys dans la cos­mo­gonie hélio­po­li­taine ;
  • Noun/​Nounet, Heh/​Hehet, Kekou/​Keket, Amon/​Amemet dans la cos­mo­gonie her­mo­po­li­taine ;
  • Amon/​Mout (dans la triade de Thèbes) ;
  • Ptah/​Sekhmet (dans la triade de Memphis) ;
  • Montou/​Râttaouy (dans la triade de Médamoud)

A noter cependant une dif­fé­rence entre les dieux de Sumer qui ont plu­sieurs enfants et peuvent se remarier, et les dieux d’Egypte qui forment des triades strictes (père/​mère/​fils).

On retrouve le système des parèdres dans le shin­toïsme (dont la divinité prin­cipale est la déesse Ama­terasu) et dans plu­sieurs reli­gions amérindiennes.

Selon Dumézil, les sociétés indo-​​européennes se recon­naissent par une répar­tition de la société en trois classes (guer­riers, prêtres, agri­cul­teurs et artisans), que l’on retrouve dans le système de caste hindou, chez les Celtes et dans la civi­li­sation médiévale. Trois dieux prin­cipaux incarnent ces trois classes ou trois aspects de la société (c’est le chiffre 3 qui importe), ce sont à chaque fois des hommes, par exemple Jupiter, Mars et Qui­rinus chez les Romains, voire trois trois frères, par exemple Zeus, Hadès et Poséidon chez les Grecs.

Les reli­gions solaires où les dieux mâles tiennent la place pri­mor­diale sont parfois plus com­plexes qu’il n’y paraît : Hadès, par exemple, enlève Pers­péhone aux Enfers et retrouve ainsi sa parèdre, etc.

Cet article est un premier pas vers une réflexion plus aboutie, avec l’aide de vos remarques, cri­tiques et suggestions.

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Le monde est étrange, vous ne trouvez pas ?



[1] Teo­ti­huacan ou « La cité où les hommes se trans­forment en Dieux » en nahuatl (la langue des Aztèques).

[2] Le chien qui, comme le Cerbère, est un animal chtonien.


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Commentaires

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mardi 23 décembre 2014 à 15h07 - par  Neimad

Les erreurs de dates ont été cor­rigées, ainsi que le nom des peuples de mésoa­mé­rique concernés, merci de votre attention. Fort heu­reu­sement, elles ne changent pas le fond de l’article comme vous pouvez le constater.

D’ailleurs, que pensez-​​vous de l’argument prin­cipal de cet article, à savoir l’opposition entre les dieux chtho­niens et les dieux solaires ?

Il ne s’agit pas d’une hypo­thèse nou­velle, de nom­breux his­to­riens y avaient recours au début du siècle. Elle a été aban­donnée en même temps que le com­pa­ra­tisme en his­toire. Aujourd’hui, les his­to­riens tra­vaillent sur leur spé­cialité, on ne cherche plus à créer de nou­velles syn­thèses en com­parant les peuples et les reli­gions, de peur de retomber dans cer­tains travers (clas­si­fi­cation des races, mythe des Aryens récupéré par les nazis, etc.), même si ce tabou com­mence à tomber avec la vul­ga­ri­sation des travaux de Marcel Détienne, par exemple.

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mardi 23 décembre 2014 à 12h10 - par  Cochraa

Cher chroniqueur,

Plusieurs erreurs historiques plombent votre article :

1. Teo­ti­huacan contrai­rement a ce que vous affirmez n’a jamais été la capitale de l’empire aztèques (chute de la ville vers le 7ème siècle, 600 ans avant les aztèques). Leur capitale était Tenochtitlan.

2. Les olmèques sont très anté­rieurs à Teo­ti­huacan. Il est impos­sible qu’ils aient conquis une cité qui n’existait même pas.

Je vous invite donc à relire l’histoire de la mésoa­mé­rique et de la civi­li­sation pré­co­lom­bienne pour éviter des confu­sions et des erreurs his­to­riques significatives.

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