Les formes du Vivant : ADN ou consciences de forme

samedi 29 janvier 2011
par  syagrius
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La vie est la com­plexité même. De la bac­térie à la baleine, les orga­nismes se déve­loppent par le jeu des inter­ac­tions com­pli­quées d’un grand nombre de com­po­sants dif­fé­rents. Ces com­po­sants, ou sous-​​systèmes, sont eux-​​mêmes constitués d’éléments plus petits dont le com­por­tement dyna­mique est autonome et spécifique.


Bien que les cher­cheurs soient conscients de cette étrange par­ti­cu­larité, ils n’en ont pas assez tenu compte dans leurs expli­ca­tions des prin­cipes fon­da­mentaux de la vie. Au cours des der­nières décennies, des bio­lo­gistes ont exploré le fonc­tion­nement du corps humain en carac­té­risant les pro­priétés des maté­riaux et des molé­cules essen­tielles de la vie, notamment l’ADN, matériau de base des gènes. Ils s’efforcent aujourd’hui d’identifier chaque élément de l’ensemble complet, le génome, spé­ci­fique de tout être humain. Les gènes spé­ci­fient la nature des pro­téines, les molé­cules clés de la vie ; aussi la connais­sance pro­chaine du génome, Saint Graal de la bio­logie molé­cu­laire, permettra-​​t-​​elle aux bio­lo­gistes de constituer un cata­logue presque complet des molé­cules d’un être humain. Tou­tefois, la structure des diverses parties d’une machine com­plexe, cellule ou moteur à explosion, n’explique pas le fonc­tion­nement du tout. Aussi, iden­tifier et décrire les pièces du puzzle molé­cu­laire n’est que d’une aide minime pour la com­pré­hension des lois régissant l’assemblage.

La nature fait appel à des règles d’assemblage simples illus­trées par l’existence - à l’échelle molé­cu­laire comme à l’échelle macro­sco­pique - de motifs tels que spi­rales, penta­gones et formes tri­an­gu­laires. Ces motifs appa­raissent dans les struc­tures cris­tal­lines les plus régu­lières et dans les pro­téines les plus contournées, dans des orga­nismes aussi dif­fé­rents que les virus, le plancton et l’être humain. Est-​​ce si étonnant ? Les matières orga­niques et miné­rales sont formées des mêmes éléments consti­tutifs : des atomes de carbone, d’hydrogène, d’oxygène, d’azote et de phos­phore ; la seule dif­fé­rence tient au mode d’assemblage des atomes dans l’espace.

Cet article offre la syn­thèse de trois textes sur le sujet, qui pré­sentent chacun un aspect de la question.

Pre­mière partie : D’Arcy Thompson, la forme et le vivant, de Mad­dalena Mazzocut-​​Mis, in Alliage, numéro 22, 1995. Mad­dalena Mazzocut-​​Mis est pro­fesseur d’Esthétique à l’Université de Milan.

Deuxième partie : L’architecture de la vie, de Donald Ingber, in Pour la Science, n°245, mars 1998. Donald Ingber est pro­fesseur de patho­logie à l’Université Harvard. Il est le fon­dateur de la Société Mole­cular Geo­désics Inc. qui conçoit des maté­riaux nou­veaux dont les pro­priétés sont ins­pirées des struc­tures biologiques.

Troi­sième partie : Vie des formes et formes de vie, par Vahé Zar­tarian, sur co​-creation​.net, 1997. Vahé Zar­tarian est ancien élève de l’École poly­tech­nique et auteur de nom­breux livres sur le sujet.



  PREMIERE PARTIE : D’Arcy Thompson, la forme et le vivant (extraits)

Les travaux menés par d’Arcy Thompson sur la forme et le vivant ont carac­térisé le concept de forme. D’un côté, la forme est limite, contour, visi­bilité d’une surface, aspect mouvant et varié ; de l’autre, c’est la manière dont les parties s’harmonisent dans leur ensemble, coexistent et se struc­turent. La forme peut être consi­dérée dans son aspect sen­sible ou être conçue comme idée for­melle, impli­quant un modèle, un dessin, un type. Quand elle indi­vi­dualise un orga­nisme vivant, la forme est conçue comme structure mobile, comme phé­nomène chan­geant et com­plexe. Cependant, la forme peut aussi être inter­prétée comme le résultat de l’action de lois physico-​​chimiques conçues méca­ni­quement et être ramenée à des déter­mi­na­tions géo­mé­triques. Incon­nais­sable dans sa nature intime, mais iden­ti­fiable clai­rement comme effet d’une cause cachée, la forme est définie comme le simple résultat de forces. La mor­pho­logie, donc, emprunte sa métho­do­logie, quoique de façon sélective, à d’autres domaines de recherche.

Ce qui précède est un résumé, la position de D’Arcy Thompson qui, en uti­lisant un procédé spécial, fournit une iden­ti­fi­cation mathé­ma­tique et visuelle précise des formes du vivant. Par l’analyse des diverses formes de cara­paces des crabes, qui peuvent toutes être ramenées à des défor­ma­tions suc­ces­sives des coor­données, ini­tia­lement ortho­go­nales, d’une seule image ; des formes du sque­lette des qua­dru­pèdes, qui peuvent être inter­prétées sur la base de lois de la construction régissant aussi la sta­tique des ponts ; des formes crâ­niennes de divers animaux, D’Arcy Thompson déve­loppe l’idée d’après laquelle la nature s’accroît, se déforme sur la base d’un modèle fort précis. Il existe un logos sous-​​jacent aux phé­no­mènes, qui ne peut en aucune façon être violé. Les formes de la nature deviennent des objets de la mathé­ma­tique, étudiés et visua­lisés avec les ins­tru­ments clas­siques de l’analyse géo­mé­trique. Ce n’est donc pas un hasard s’il reprend à Kant l’idée que " le critère de toute vraie science réside dans l’importance des liens qui l’unissent aux mathématiques ".


 Méthode mathématico-​​physique

Pour D’Arcy Thompson, la méthode mathématico-​​physique et la " pré­cision numé­rique " repré­sentent " vraiment l’âme de la science " et consti­tuent " le meilleur critère, peut-​​être même le seul, de la validité d’une théorie et de la fia­bilité d’une expérience ".

D’après D’Arcy Thompson les lois de la phy­sique devraient donner la pos­si­bilité d’expliquer les phé­no­mènes de régu­lation et de régé­né­ration qui se déroulent dans les orga­nismes, sans recours à des causes finales. Le phy­sicien doit laisser de côté les prin­cipes du fina­lisme, sans pourtant mécon­naître que " méca­nisme et téléo­logie sont aussi étroi­tement imbriqués que la chaîne et la trame d’un tissu ".

Un orga­nisme doit être repré­senté comme une fonction, au sens mathé­ma­tique, des parties qui le com­posent, fonction reliée à l’organisation spa­tiale et tem­po­relle des parties, à la manière précise dont elles inter­agissent. Cohé­rence, effi­cacité méca­nique, réduc­ti­bilité au simple géo­mé­trique, tels sont les points fon­da­mentaux du système de D’Arcy Thompson. Le pro­blème de la sta­bilité de la structure des êtres vivants, pro­blème essentiel de la bio­logie, est abordé sur la base de ces principes.

La com­pa­raison entre l’oeuvre de la nature et le travail de l’ingénieur est un indice de l’utilisation, par D’Arcy Thompson, de la notion même d’analogie, surtout dans le contexte de la décou­verte scien­ti­fique. En effet, bien que son idéal soit la pré­cision numé­rique, on peut tou­tefois constater que le point de départ de sa métho­do­logie mor­pho­lo­gique est l’observation phé­no­mé­no­lo­gique des ana­logies cachées sous le visible. La recherche struc­turale des causes prend l’aspect d’une recherche de prin­cipes généraux simples, qui jus­ti­fient des simi­li­tudes essen­tielles. En uti­lisant l’analogie, le spé­cia­liste des pro­blèmes mor­pho­lo­giques peut observer si deux formes, appa­remment dif­fé­rentes mais iso­morphes, peuvent être consi­dérées comme le résultat de trans­for­ma­tions mutuelles. Les énigmes de la forme sont alors tra­duites en rela­tions visibles entre des formes affines et deviennent com­pré­hen­sibles par l’évidence immé­diate de leurs rap­ports. D’après D’Arcy Thompson, il faut déve­lopper la recherche analogique.

" Depuis tou­jours, le nombre des cher­cheurs en quête des dif­fé­rences et oppo­si­tions fon­da­men­tales entre les phé­no­mènes orga­niques et inor­ga­niques, de ce qui sépare l’animé de l’inanimé, a dépassé de loin ceux dont l’attention était plutôt retenue par la recherche de prin­cipes communs ou de simi­li­tudes essentielles. "

Comment ne pas se rap­peler alors les ana­logies existant entre la forme des sque­lettes de cer­tains radio­laires et la géo­métrie des lames de savon, entre la tête du fémur et le méca­nisme d’une grue, comme entre la dent d’un castor, la défense d’un éléphant, une boucle de cheveux, un flocon de laine, la trompe d’un éléphant enroulée, les anneaux des ser­pents, les ten­ta­cules d’une seiche, la queue d’un singe ou d’un caméléon et la spirale loga­rith­mique… D’après D’Arcy Thompson, chaque système tend à suivre des lois écono­miques, ou prin­cipes "d’extrémalité ou d’optimalité", qui sont l’explication d’un logos, d’une économie de la nature. Lar­geault écrit : " On est plus près du logos ou d’un a priori onto­lo­gique de la forme quand on sait décrire des êtres phy­siques par des condi­tions d’extrémalité. ". même si on verra par la suite que la nature n’use pas for­cement du principe d’economie

Le " génie géo­mé­trique de la nature " - pouvons-​​nous dire avec Huyghe - " produit le cube, le tétraèdre, l’octaèdre, et même le dodé­caèdre et l’icosaèdre, que le cristal ne pouvait pro­duire par­fai­tement régu­liers, du fait qu’ils impliquent alors des nombres irra­tionnels. à nouveau, les plus savantes fan­taisies mathé­ma­tiques semblent sortir du néant. On peut penser que de telles varia­tions, sou­mises en appa­rence aux rigueurs du calcul, ont proposé un mystère excitant pour l’esprit scien­ti­fique. La per­fection esthé­tique y rejoint la com­plexité de la structure en une double magie. […] Plu­sieurs thèmes géo­mé­triques de la nature inanimée se main­tiennent donc dans cette vie qui s’ébauche et prend son élan vers ses des­tinées propres. "

Selon la vision de D’Arcy Thompson, la forme du vivant ne repré­sente plus un écart par rapport à la forme inanimée. Toutes deux sont régies par les mêmes lois. Le vivant ne peut plus se targuer de pos­séder un statut spécial, il doit être expliqué par des lois sus­cep­tibles d’être mathématisées .

En fait, comme le remar­quait déjà Gould, on peut voir chez Thompson le conti­nuateur d’un idéal grec déjà enraciné dans la pensée de Pythagore et de Platon, même s’il n’accepte " ni la doc­trine de Pythagore d’après laquelle "les choses sont des nombres", ni la vision de Platon d’un royaume de nombres idéaux existant au-​​delà des corps phy­siques ". Mais il partage " leurs posi­tions géné­rales, c’est-à-dire le fait que la solution des mys­tères du monde devrait être recherchée dans 1’"aspect géo­mé­trique du nombre" ; que la sim­plicité, la régu­larité, la symétrie, l’harmonie et la vérité sont associées ".

Sim­plicité et beauté mathé­ma­tiques semblent repré­senter l’idéal "esthé­tique" de D’Arcy Thompson. Le nombre, la cor­res­pon­dance et surtout la symétrie, que le miracle naturel continue de nous pro­poser, semblent être le résultat de l’admirable inter­vention d’un grand artiste. La nature s’exprime en termes mathé­ma­tiques et les formes sont des nombres, des struc­tures simples, réduc­tibles à un petit nombre de for­mules élémen­taires. Cependant, cet "idéal esthé­tique" apparaît comme ce qu’il y a de plus loin de l’"esthétique" conçue comme théorie de la sen­si­bilité. Le com­plexe, le qua­li­tatif, la forme dans sa mul­tiple variété, sont com­plè­tement effacés par D’Arcy Thompson, dans la pers­pective d’une rigueur mathé­ma­tique certes fas­ci­nante, mais qui tend néan­moins à réduire au simple géo­mé­tri­sable cette com­plexité irrem­pla­çable sur laquelle l’esthétique - du moins sous plu­sieurs aspects - semble encore vouloir se fonder.



 DEUXIEME PARTIE : L’architecture de la vie (extraits)


 La tenségrité

Malgré des siècles d’étude, les cher­cheurs com­prennent mal les forces qui poussent les atomes à s’auto-assembler en molé­cules. Ils ignorent encore comment des groupes de molé­cules se conjuguent pour créer les cel­lules vivantes et les tissus. Une large palette de sys­tèmes naturels, atomes de carbone, molé­cules d’eau, pro­téines, virus, cel­lules, tissus, et même les êtres humains et les autres créa­tures vivantes, sont construits sur un même principe archi­tec­tural, que nous dési­gnerons par le néo­lo­gisme de ten­sé­grité. Ce terme carac­térise la faculté d’un système à se sta­bi­liser méca­ni­quement par le jeu des forces de tension et de com­pression qui s’y répar­tissent et s’y équilibrent.

Cette décou­verte fon­da­mentale pourrait être appliquée dans de nom­breux domaines. Au niveau cel­lu­laire, la ten­sé­grité explique comment la forme cel­lu­laire et les forces méca­niques - telles que la pression dans les vais­seaux san­guins ou la com­pression dans les os - influent sur l’activité des gènes. Une meilleure intel­li­gence des règles natu­relles de l’auto-assemblage nous permet, dans des appli­ca­tions allant de la conception de médi­ca­ments à la fabri­cation de tissus, d’intégrer avec plus de per­ti­nence les carac­té­ris­tiques des molé­cules, des cel­lules et des autres consti­tuants bio­lo­giques. L’omniprésence de la ten­sé­grité dans la nature ouvre de nou­velles pers­pec­tives sur les forces qui régulent l’organisation bio­lo­gique et, peut-​​être, sur l’Évolution elle-​​même.


 Qu’est-ce que la tenségrité ?

Les struc­tures établies par la ten­sé­grité sont sta­bi­lisées, non par la résis­tance des consti­tuants indi­vi­duels, mais par la répar­tition et l’équilibre des contraintes méca­niques dans la totalité de la structure. Ces struc­tures se répar­tissent en deux caté­gories. Dans la pre­mière, on classe les arma­tures consti­tuées de tiges rigides, dont chacune peut tra­vailler en traction et en com­pression, et qui sont assem­blées en tri­angles, en penta­gones ou en hexa­gones ; l’orientation des tiges détermine la position de chaque arti­cu­lation et garantit la sta­bilité de la structure. Les dômes géo­dé­siques de Buck­minster Fuller sont ainsi constitués.


 Du squelette au cytosquelette

Quel rapport y a-​​t-​​il entre la ten­sé­grité et le corps humain ? Les prin­cipes de la ten­sé­grité s’appliquent à toutes les échelles. À l’échelle macro­sco­pique, les 206 os qui com­posent notre sque­lette sont com­primés par la force de gravité et sta­bi­lisés dans la position ver­ticale grâce à la traction exercée par les muscles, les tendons et les liga­ments (qui jouent un rôle simi­laire à celui des câbles dans les sculp­tures de K. Snelson). Dans l’organisme, les os sont les struc­tures de com­pression, tandis que les muscles, les tendons et les liga­ments tra­vaillent en traction. À l’autre extrémité de l’échelle, les pro­téines et autres molé­cules essen­tielles sont aussi sta­bi­lisées par la tenségrité.

 Comment la mécanique commande la biochimie

La ten­sé­grité explique des phé­no­mènes autres que la sta­bi­li­sation de la forme des cel­lules et des noyaux. Au milieu des années 1980, Steven Hei­demann, qui tra­vaillait avec Harish Joshi et Robert Buxbaum, à l’Université du Michigan, a montré que la ten­sé­grité explique comment les cel­lules ner­veuses déploient des pro­lon­ge­ments minces et très allongés, nommés pro­lon­ge­ments axonaux, qui sont remplis de micro­tu­bules et trans­mettent des signaux élec­triques dans le système nerveux. Cette crois­sance est néces­saire pour la répa­ration des lésions nerveuses.

L’équipe de S. Hei­demann a découvert qu’à leurs extré­mités les micro­tu­bules sont com­primés par la traction exercée à l’intérieur des axones par les micro-​​filaments contrac­tiles. Plus important encore, ces cher­cheurs ont observé que l’assemblage des micro­tu­bules - et donc l’allongement des axones - résulte de la libé­ration des contraintes de com­pression des micro­tu­bules, contraintes qui sont trans­férées aux sites d’interaction de la cellule et de sa matrice extra cel­lu­laire. Au niveau molé­cu­laire, l’équilibre des forces de ten­sé­grité associe la méca­nique et la biochimie.

Tout récemment, Andrew Matus, de l’Institut Frie­drich Miescher de Bâle, a par­achevé cette expé­rience : il a fabriqué des cel­lules où les micro­tu­bules sont fluo­res­cents et a ainsi observé la défor­mation (le flam­bement) de ces micro­tu­bules quand ils sont comprimés.

Le modèle de la ten­sé­grité montre que la structure du cytos­que­lette cel­lu­laire est modifiée par les forces trans­mises à travers la surface de la cellule. Ce constat est important, car un grand nombre d’enzymes et d’autres sub­stances qui com­mandent la syn­thèse des pro­téines, la conversion de l’énergie et la crois­sance sont soli­daires du cytos­que­lette ; une modi­fi­cation des carac­té­ris­tiques géo­mé­triques et méca­niques du cytos­que­lette influe cer­tai­nement sur les réac­tions bio­chi­miques, modifie les gènes activés, et donc les pro­téines fabriquées.

En agissant sur la forme des cel­lules, ils com­man­daient cer­tains pro­grammes géné­tiques. Les cel­lules qui s’étalaient et s’aplatissaient se divi­saient mieux, tandis que les cel­lules rondes qu’ils empê­chaient de s’étaler acti­vaient un pro­gramme de mort pro­grammée, ou apoptose. Quand les cel­lules n’étaient ni trop étalées ni trop contractées, elles ne se divi­saient pas, elles ne mou­raient pas, mais se dif­fé­ren­ciaient en tissus spé­ci­fiques : les cel­lules de capil­laires for­maient des tubes capil­laires creux, les cel­lules hépa­tiques sécré­taient des pro­téines que le foie fournit habi­tuel­lement au sang, et ainsi de suite.

Ainsi, la recon­for­mation méca­nique de la cellule et du cytos­que­lette com­mande le fonc­tion­nement de la cellule. Les cel­lules très aplaties, dont le cytos­que­lette est étiré, "sentent" qu’un plus grand nombre de cel­lules est néces­saire pour couvrir le sub­strat - comme lors de la cica­tri­sation d’une blessure - et qu’une division cel­lu­laire s’impose. La forme arrondie cor­respond à la situation où trop de cel­lules sont en concur­rence sur la matrice ; cer­taines doivent mourir pour empêcher une pro­li­fé­ration incon­trôlée et la for­mation d’une tumeur. Entre ces deux situa­tions extrêmes, le tissu se com­porte nor­ma­lement. Cette com­mu­tation ouvre de nou­velles voies pour le trai­tement des cancers ou la répa­ration des tissus, et peut-​​être même pour la création de tissus artificiels.


 Un modèle universel ?

La structure géo­dé­sique observée à l’intérieur du cytos­que­lette est un exemple clas­sique d’un motif naturel existant à toutes les échelles. Des groupes sphé­riques d’atomes de carbone bap­tisés ful­le­rènes, ainsi que des virus, des enzymes, des orga­nites, des cel­lules et même de petits orga­nismes, ont des formes géo­dé­siques. Pourquoi ? À mon avis, la répé­tition de ce motif constitue une preuve visuelle de l’existence de règles de base pour l’auto-assemblage. En par­ti­culier, toutes ces entités se sta­bi­lisent en trois dimen­sions de la même façon, à savoir en réar­ran­geant leurs éléments pour mini­miser l’énergie et la masse, à l’aide de ten­sions exercées de façon continue et de com­pres­sions locales, c’est-à-dire au moyen de la tenségrité.

L’assemblage des virus, les plus petites formes de vie sur Terre, met en jeu des liaisons entre un grand nombre de pro­téines qui s’assemblent en une enve­loppe virale géo­dé­sique ren­fermant le matériel géné­tique. Lors de la for­mation d’un virus, des exten­sions linéaires de pro­téines che­vauchent des pro­lon­ge­ments voisins d’autres pro­téines, pour constituer une armature géo­dé­sique tri­an­gulée à l’échelle nano­mé­trique. Chaque joint de cette armature se sta­bilise, car les forces d’attraction inter­mo­lé­cu­laires (les liaisons hydrogène) équi­librent les forces exercées par les pro­lon­ge­ments pro­téiques qui résistent aux com­pres­sions et aux déformations.

Il est cependant moins évident que ces mêmes règles de construction s’appliquent à des struc­tures irré­gu­lières, comme de nom­breuses molé­cules bio­lo­giques dont la forme n’est pas une géo­dé­sique. Les pro­téines, qui imposent la structure des cel­lules et plu­sieurs de leurs fonc­tions, sont de longues chaînes d’acides aminés. De petites régions de ce sque­lette d’acides aminés se replient en hélices qui se sta­bi­lisent du fait de l’équilibre entre les forces d’attraction des liaisons hydrogène et les forces qui per­mettent aux pro­téines de résister à la com­pression : ces régions héli­coï­dales se sta­bi­lisent grâce à la ten­sé­grité, comme n’importe quelle molécule héli­coïdale telle que l’ADN.

Ainsi, des molé­cules aux os, aux muscles ou aux tendons, la ten­sé­grité est le système de construction pri­vi­légié de la nature. Seule la ten­sé­grité peut expliquer, par exemple, comment, chaque fois que vous bougez un bras, votre peau s’étire, votre matrice extra-​​cellulaire s’étend, vos cel­lules se déforment, et comment les molé­cules inter­con­nectées qui forment l’armature interne des cel­lules res­sentent cette sol­li­ci­tation, le tout sans discontinuité.

La ten­sé­grité peut même expliquer comment tous ces phé­no­mènes sont aussi par­fai­tement ordonnés dans une créature vivante. À l’Université Johns Hopkins, Donald S. Coffey et Kenneth J. Pienta ont découvert que les struc­tures de ten­sé­grité fonc­tionnent comme des oscil­la­teurs har­mo­niques couplés. L’ADN, les noyaux, les fila­ments du cytos­que­lette, les canaux ioniques mem­bra­naires, de même que les cel­lules entières et les tissus vibrent selon des fré­quences de réso­nance carac­té­ris­tiques. La répar­tition des forces au sein d’un réseau de ten­sé­grité couple les éléments du système et les "accorde" méca­ni­quement, comme s’il n’y avait qu’un élément unique.

Si les varia­tions dans l’ADN sont géné­ra­trices de diversité bio­lo­gique, les gènes sont un produit de l’Évolution, et non la cause qui la dirige. En fait, des formes géo­dé­siques simi­laires à celles observées dans les virus, les enzymes et les cel­lules exis­taient déjà dans le monde inor­ga­nique des cristaux et des minéraux, bien avant que l’ADN n’existe. Même les molé­cules d’eau ont une structure géodésique.


 Conséquences pour l’Évolution

Comment des consti­tuants inor­ga­niques ont-​​ils évolué en molé­cules orga­niques et en cel­lules ? Question per­ti­nente. Après tout, en ce qui concerne la façon dont des pro­priétés nou­velles se mani­festent, l’auto-assemblage des molé­cules en orga­nites ou des cel­lules en tissus n’est pas très dif­fé­rente de l’organisation des atomes en com­posés. Par exemple, le sodium, qui est un métal explosif, et le chlore, qui est un gaz toxique, se com­binent pour former du chlorure de sodium, dont une pro­priété inat­tendue est son utilité comme sel de table. Le principe qui importe ici est la façon dont une structure se forme et assure la cohésion de ses consti­tuants ; cette carac­té­ris­tique régit le com­por­tement de la structure.

Les cher­cheurs sont main­tenant convaincus que l’évolution bio­lo­gique a com­mencé dans des couches d’argile plutôt que dans la mer pri­mor­diale. Il est inté­ressant de noter que l’argile consiste en un réseau poreux d’atomes dis­posés selon les règles géo­dé­siques au sein de formes octa­édriques et tétra­édriques. Comme ces octa­èdres et ces tétra­èdres ne sont pas for­tement com­pactés, ils peuvent bouger et glisser les uns par rapport aux autres. Cette sou­plesse, semble-​​t-​​il, permet à l’argile de cata­lyser un grand nombre de réac­tions chi­miques, notamment celles qui ont pu pro­duire les pre­miers éléments de construction de la vie organique.

L’apparition de l’ADN et des gènes donna nais­sance à un nouveau méca­nisme pour engendrer une diversité struc­tu­relle qui accéléra l’Évolution. Pendant tout ce temps, les règles défi­nissant le pro­cessus d’auto-assemblage hié­rar­chique res­tèrent pra­ti­quement inchangées. Il n’est donc pas sur­prenant que la dis­po­sition générale des os et des muscles soit extra­or­di­nai­rement voisine chez Tyran­no­saurus rex et chez Homo sapiens, que les animaux, les insectes et les plantes doivent tous aux contraintes la sta­bilité méca­nique de leurs orga­nismes et que les formes géo­dé­siques telles qu’hexagones, penta­gones et spi­rales soient omni­pré­sentes dans les sys­tèmes naturels.


 Conclusion

Voici une nou­velle approche de la mor­pho­génèse qui part de l’idée que la forme d’un être vivant n’est pas un simple bout d’espace modelé par des forces exté­rieures mais la maté­ria­li­sation d’une intention qui vient du dedans, parce qu’elle doit avoir un sens pour l’être qui la conçoit et les êtres qui la per­çoivent.

 TROISIEME PARTIE : Vie des formes et formes de vie (extraits)


 Ontogenèse et phylogenèse

L’hypothèse scien­ti­fique qui prévaut actuel­lement pour expliquer la genèse des êtres vivants se résume ainsi :

  • 1. voici plu­sieurs mil­liards d’années, des molé­cules pré­bio­tiques se sont formées spon­ta­nément dans l’atmosphère ter­restre, com­posée à l’époque d’eau, de méthane, d’ammoniac et d’hydrogène, grâce à l’action éner­gique de décharges élec­triques, comme il s’en produit au cours des orages (c’est la fameuse expé­rience de Miller) ;
  • 2. ces molé­cules se sont accu­mulées dans des flaques au sol, consti­tuants des "soupes pri­mi­tives" d’où sont sorties, tou­jours spon­ta­nément, des molé­cules plus com­plexes, puis des molé­cules auto­ré­pli­quantes, ancêtres de l’ADN, puis l’ADN lui-​​même, et enfin des cel­lules plei­nement constituées ;
  • 3. à force de muta­tions "au hasard" du matériel géné­tique, ces cel­lules ont évolué, jusqu’à faire surgir des espèces aussi com­plexes que les abeilles, les dau­phins ou l’homme, le milieu se char­geant d’éliminer impi­toya­blement tous les orga­nismes non adaptés ou insuf­fi­samment compétitifs ;
  • 4. la mor­pho­génèse d’un orga­nisme est entiè­rement dirigée par l’ADN ; c’est lui qui com­mande la syn­thèse des pro­téines, la dif­fé­ren­ciation cel­lu­laire, la mul­ti­pli­cation et la répar­tition spa­tiale des cel­lules, la crois­sance, etc.


Chacun de ces points est sujet à contro­verse, comme nous le verrons dans les parties suivantes.


 Comment s’y retrouver ?

La nature nous offre un cata­logue de formes d’une richesse inouïe. Quoi de commun entre une minuscule diatomée au sque­lette de silice et un séquoia géant de 100 mètres de haut, entre une méduse molle et trans­pa­rente et un bélier au front dur comme de la pierre, entre un pinson et un requin, une abeille et un dauphin ? Pouvons-​​nous trouver des règles géné­rales pré­sidant à l’élaboration de ces formes ? Des obser­va­tions de bon sens devraient nous aider à gagner quelque com­pré­hension de ce sujet éminemment complexe.


 Similitudes et différences

>Pre­mière remarque : des formes sem­blables peuvent être obtenues par des méca­nismes très dif­fé­rents. Par exemple les graines d’érable sont munies d’une aile pour être mieux dis­persée par le vent, qui res­semble fort à une aile de libellule. Seulement l’une est végétale et l’autre est animale ! Voyez aussi les images de la figure 1 (dans les formes de la nature, de Stevens, chez Seuil, page 208)
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Elles montrent six struc­tures en écailles qui pré­sentent un indé­niable air de famille. Pourtant ces formes appar­tiennent à des espèces très dif­fé­rentes : a. est la peau d’un serpent, b. la peau d’un poisson, c. la peau du pied d’une tortue, d. la carapace faite de poils soudés du pan­golin myr­mé­co­phage, e. une graine d’asclépiade, f. des plumes du paon de Java !
Inver­sement, des méca­nismes sem­blables peuvent donner nais­sance à des formes très dif­fé­rentes. Je ne citerai que l’exemple des coquilles de mol­lusques : impos­sible de confondre la rec­titude du couteau de mer avec la spirale mathé­ma­tique du nautile, la cou­pelle par­faite de la coquille St Jacques avec les décro­che­ments tour­mentés de l’huître. Il s’agit pourtant dans tous les cas de calcium déposé selon le même pro­cessus.
Voilà qui m’amène à une autre remarque. Tous les êtres vivants sur cette Terre sont bâtis à partir des mêmes éléments de base, ceux de la recette donnée en ouverture de cet essai, dans des pro­por­tions qui varient évidemment de l’un à l’autre. La preuve en est qu’ils sont tous comes­tibles les uns pour les autres. Chacun est tour à tour pré­dateur et proie, se nour­rissant de cer­tains êtres, pour servir ensuite de nour­riture à d’autres.
La simi­litude va même plus loin. Non seulement les êtres vivants ont une com­po­sition chi­mique sem­blable (hydrogène, oxygène, carbone, etc.), mais en plus c’est le même principe de codage qui sert à tous à faire fonc­tionner la machi­nerie cel­lu­laire .
Et l’étonnant est que lorsqu’on change d’échelle pour passer au niveau macro­sco­pique des formes, une sorte de simi­litude se retrouve au sein de chacun des grands règnes. Cette fois la res­sem­blance est d’ordre topo­lo­gique. Pour sentir en quoi elle consiste, ima­ginez deux glands de chêne. Vous pouvez les planter et faire de l’un un bonsaï de 20 cen­ti­mètres de haut, et laisser l’autre pousser jusqu’à atteindre 20 ou 30 mètres. Vous n’aurez sûrement aucun mal à admettre leur parenté de forme par delà leur dif­fé­rence de taille.
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Plus géné­ra­lement, il est pos­sible, par une série de trans­for­ma­tions plus ou moins com­pli­quées, de rendre super­po­sables toutes les formes d’arbres, ou toutes les formes de poissons, ou toutes celles d’insectes, de mam­mi­fères, etc. Le travail de pionnier dans ce domaine a été accompli comme nous l’avons vu par le bio­lo­giste d’Arcy Thompson.
Reste tout de même que par delà toutes ces simi­li­tudes consti­tu­tives et topo­lo­giques, chaque être vivant est unique et par­fai­tement recon­nais­sable. Pour nous limiter à la caté­gorie des êtres humains, chacun sait la facilité que nous avons à recon­naître les visages. C’est au point que, souvent, quelques traits suf­fisent pour iden­tifier quelqu’un sans la moindre ambi­guïté. Et tout l’art des cari­ca­tu­ristes est de choisir jus­tement les "bons" traits !
Der­nière remarque. On constate souvent dans la nature que le plus simple cohabite avec le plus com­pliqué, voire le plus extra­vagant. La figure 3 en donne quelques exemples, qui sont loin d’être excep­tionnels.
Qu’on ne vienne surtout pas nous dire que le milieu a sélec­tionné ces pro­tu­bé­rances mal­com­modes parce qu’elles confé­raient à ces punaises un avantage pour leur survie ! Quitte à faire un com­men­taire, je préfère dire comme Chauvin que c’est "de l’art pour l’art".

D’une manière plus générale, on ne saurait dire que la forme est déter­minée par la fonction. Si une éton­nante conver­gence a conduit l’aile de la graine d’érable à res­sembler à une aile de libellule, il n’en va pas de même dans la plupart des autres cas : impos­sible de confondre une aile d’insecte avec une aile d’oiseau ni avec une aile de chauve-​​souris. Et ces dif­fé­rences ne sont pas impu­tables à des dif­fé­rences de poids à porter ou de dis­tance à par­courir : l’aile de l’oiseau-mouche a plus de parenté avec celle de l’aigle qu’avec celle des papillons, dont cer­tains spé­cimens sont pourtant aussi gros que lui ; d’autre part, il y a des insectes qui fran­chissent des mon­tagnes et des océans, et des oiseaux dont les ailes ne servent plus au vol (autruches, pin­gouins, etc.). Bref, rien n’est simple !


 Des forces à l’œuvre

Que des forces phy­sique agissent "méca­ni­quement" pour façonner les orga­nismes, voilà qui n’est pas douteux (cf la ten­sé­grité vu pré­cé­demment). Nos corps sont faits de matière, laquelle a ses lois, pas for­cément aussi incon­tour­nables qu’on le croit d’ordinaire, mais bien pré­sentes tout de même. Parmi une foule d’exemples très divers mon­trant ces forces en action, en voici un qui a le mérite de sortir de l’ordinaire. Il est emprunté à Alfred Tomatis, grand connaisseur de l’oreille

On sait que l’oreille est capable de sélec­tionner ce que l’on désire entendre. Par exemple, écoutant un quatuor, on peut concentrer son écoute pour suivre plus par­ti­cu­liè­rement le vio­lon­celle, ou bien l’alto. Cette faculté d’adaptation est due à deux petits muscles de l’oreille. Ils servent à ajuster l’écoute, à faire res­sortir cer­taines bandes de fré­quences. Le premier est le muscle de l’étrier, qui contrôle la pression des liquides à l’intérieur de l’oreille ; le second est le muscle du marteau, qui com­mande la mem­brane tym­pa­nique. Or il se trouve que le muscle de l’étrier est sous la dépen­dance du nerf facial, lequel contrôle l’expressivité du visage, tandis que le muscle du marteau est com­mandé par un nerf qui est une émanation du nerf maxil­laire infé­rieur. Par consé­quent, écoute et forme du visage sont indis­so­ciables !
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Si l’on constate main­tenant qu’à chaque langue cor­respond une répar­tition par­ti­cu­lière des fré­quences acous­tiques, comme on le voit sur la figure 4, on en déduit que le fait de parler une langue conduit à modeler le faciès ! Comme dit Tomatis : " Sous l’effet de la langue, les traits subissent un lent mais inexo­rable lifting physiologique ".


 L’imitation chez le nourrisson

L’exemple pré­cédent est fort inté­ressant, mais nous ne sau­rions en rester là. En effet, nous avons aussi la pos­si­bilité de changer à notre guise la forme de notre visage. Et ce n’est pas seulement un talent donné à quelques uns qui en font spec­tacle. Chacun d’entre nous, même s’il n’en fait pas inten­tion­nel­lement usage, a des dons d’imitateur. Cela se mani­feste dès le plus jeune âge.

Meltzoff et Moore (cités par Chauvin) ont ainsi constaté que des nour­rissons âgés de moins de 21 jours sont déjà capables d’imiter quelqu’un qui tire la langue, ouvre la bouche, ou accomplit dif­fé­rentes mimiques faciales. L’intéressant est qu’ils savent le faire même après que l’expérimentateur a cessé sa mimique.

Ces petits jeux de gri­maces peuvent sembler banals. Je tiens donc à insister sur la per­for­mance que cela repré­sente. Ces obser­va­tions signi­fient que les très jeunes enfants sont capables de modifier leurs atti­tudes en com­parant l’image qu’ils donnent de leur corps et qu’ils ne voient pas, avec le sou­venir qu’ils ont d’une forme perçue visuel­lement, et cela presque dès leur nais­sance, malgré un cerveau pro­fon­dément immature !

En y réflé­chissant, je crois voir dans ce qui est à l’œuvre der­rière ce phé­nomène d’imitation une piste sérieuse pour atteindre à une com­pré­hension plus sensée des formes. Ce que je vois en effet, c’est la pos­si­bilité que les formes soient modeler de l’intérieur. Mon hypo­thèse est donc que les formes sont avant tout le résultat de la pro­jection d’une intention ; les forces phy­siques deviennent le moyen de son accom­plis­sement dans la matière, avec bien sûr parfois des contraintes telles que sont induites des modi­fi­ca­tions plus ou moins impor­tantes, mais qui appa­raissent alors comme de simples épiphénomènes.

Voyons ce que la nature a à nous dire lorsqu’on la regarde de cette manière.


 Le papillon Kallima de Ceylan.

Concernant les jeux d’imitations entre plantes et insectes, Rémy Chauvin nous donne l’exemple du papillon Kallima de Ceylan :

" La partie supé­rieure des ailes de ce papillon est foncée et tra­versée de bandes rouges et bleues très visibles. Quand, dans sa position de repos, il accole ses ailes par leur face supé­rieure, comme on ferme un livre, l’illusion est com­plète : il dis­paraît lit­té­ra­lement ! Non seulement la face infé­rieure est de la couleur des feuilles mortes, mais les ner­vures de la feuille sont très bien indi­quées. De plus, il existe parfois des décou­pures irré­gu­lières sur le bord des feuilles mortes qui sont gri­gnotées par divers habi­tants de la forêt : ces décou­pures ne manquent pas sur le bord de l’aile ; un bacille attaque parfois le limbe de la feuille en dévorant la partie médiane pour ne laisser sub­sister que l’épiderme supé­rieur trans­parent : ces fenêtres trans­pa­rentes sont bien ici, sur l’aile du papillon… Enfin, qui n’a vu les petites taches noires et arrondies que cer­tains cham­pi­gnons micro­sco­piques font sur les feuilles mortes ? Et bien, elles y sont aussi et leurs détails sont si précis que le savant myco­logue Roger Heim a pu déter­miner quelle était l’espèce de cham­pignon ainsi imitée. Et le tout n’est composé bien entendu que d’écailles de papillon.

On pourrait alors admettre que la pro­tection contre un pré­dateur éventuel est abso­lument par­faite. Mais ce n’est sans doute pas la bonne conclusion. Si aiguisée que soit la vision chez les oiseaux et les lézards qui pour­raient s’intéresser au Kallima, de nom­breuses expé­riences, répétons-​​le, ont néan­moins montré que la meilleure des pro­tec­tions consistait dans une imi­tation plus ou moins rudi­men­taire de la couleur des feuilles et surtout dans l’immobilité ! Le démiurge est ici allé beaucoup plus loin qu’il n’était néces­saire. Il a fait de l’art pour l’art, pourrait-​​on dire. "


 L’orchidée Ophrys et la guêpe Goryte.

Dans cette étrange relation entre une fleur et un insecte, le premier fait remar­quable est que le mâle Goryte naît environ un mois avant la femelle, ce qui élimine toute concur­rence entre son épouse légitime et sa maî­tresse. Le second fait remar­quable est que la corolle de la fleur res­semble fort à l’insecte : forme, taille, couleur, reflets, pilosité, tout y est. Le troi­sième fait est, lui, car­rément extra­or­di­naire : la fleur sécrète une odeur ana­logue à la phé­romone que la femelle syn­thétise pour attirer le mâle ! Celui-​​ci, en état de manque évident, se laisse abuser, et se livre sans retenue à une copu­lation avec la fleur, qui va parfois jusqu’à l’émission de sperme. Bien sûr, il ne naîtra pas de guêpes de ces amours étranges. En revanche, en se tré­moussant sur sa maî­tresse, le mâle accro­chera un peu de pollen, qu’il ira ensuite déposer sur une autre fleur avec laquelle il se livrera à de sem­blables ébats.

Comment l’orchidée, qui est une plante dotée d’organes de per­ception plus de rudi­men­taire, a-​​t-​​elle fait pour res­sembler à ce point à un insecte ? L’explication clas­sique consiste à s’en remettre au hasard, qui, à force de muta­tions, aurait fini par créer cette extra­or­di­naire res­sem­blance. Ce serait à l’extrême limite accep­table si ce cas était unique. Or loin de constituer des excep­tions, de telles coévo­lu­tions entre fleurs et insectes s’avèrent très fré­quentes, en par­ti­culier chez les orchidées, qui se sont lancées dans l’invention de dis­po­sitifs tous plus invrai­sem­blables que les autres pour réa­liser le transport du pollen.


 Les punaises Flatidae et la fleur corail.

Dans African genesis, Robert Ardrey raconte cette éton­nante his­toire. Au Kenya, Louis Leakey lui montra un fleur couleur corail, com­posée de nom­breux boutons, un peu comme une jacinthe. En s’approchant, il réalisa que chacun de ces boutons était en fait l’aile d’un insecte, une punaise appelée Fla­tidae. Ardrey se dit que ce n’était qu’un exemple de plus de défense par imi­tation. Sauf que Leakey précisa que cette fleur "imitée" n’existait pas dans la nature ! Et pour montrer combien tout cela était bien organisé, il ajouta que chaque groupe d’oeufs pondus par la femelle com­prenait au moins une punaise avec des ailes vertes, pour former un bourgeon vert à la pointe de la fleur recons­tituée, et quelques unes avec des ailes de nuances inter­mé­diaires entre le vert et le corail, cor­res­pondant à des boutons par­tiel­lement ouverts. Bien sûr, chacune savait son rôle à la per­fection. Il suf­fisait d’agiter la branche pour faire s’enfuir la colonie et la voir revenir peu après. Au bout d’un moment, chaque punaise avait repris sa place, pour que l’ensemble donne à nouveau l’illusion d’une fleur couleur corail.

Si cette fleur n’existe pas dans la nature, ce que réa­lisent ces punaises est tout de même bien une imi­tation, mais à un niveau plus subtil. Pour inventer cette forme de fleur, elles ont du d’une manière ou d’une autre accéder à des "infor­ma­tions" concernant le sens de la forme fleur en général (bourgeon ter­minal, boutons ouverts ou fermés, symé­tries, etc.), ainsi que le sens de la fleur pour les oiseaux (puisqu’il s’agit aussi d’un moyen de se pro­téger de ces pré­da­teurs). Comme on n’imagine pas que ces infor­ma­tions tran­sitent par les sens phy­siques, tout comme dans l’exemple pré­cédent des orchidées, c’est qu’il doit se passer "quelque chose" au-​​dedans. Les punaises Fla­tidae auraient-​​elles rêvé la fleur, et l’orchidée la guêpe ?

Que pouvons nous en déduire

  • une forme n’est pas un simple bout d’espace modelé par des forces extérieures,
  • elle est la matérialisation d’une intention qui vient du dedans,
  • parce qu’elle doit avoir un sens pour l’être qui la conçoit et les êtres qui la perçoivent.

Voilà ce que les phé­no­mènes d’imitation rendent appa­rents. Il semble légitime de géné­ra­liser pour dire que : les formes des êtres vivants sont la maté­ria­li­sation de cer­taines de leurs inten­tions. Evi­demment, la plupart viennent de niveaux très pro­fonds, celui des espèces.


 Mor­pho­génèse : de l’intention à la forme incarnée

A de rares excep­tions près, qui ont sans doute leur raison d’être, les formes issues du minéral, celles des êtres vivants, et celles conçues par l’homme, sont suf­fi­samment dif­fé­rentes pour que nous n’ayons guère de peine à les dis­tinguer. Nous sentons confu­sément que der­rière, il y a des prin­cipes orga­ni­sa­teurs, certes pas faciles à expli­citer, mais suf­fi­samment dif­fé­rents pour que notre conscience dis­crimine les formes qui en sont le produit.

Dans le règne Minéral, de puis­santes forces for­ma­trices agissent au niveau ato­mique. Encore convient-​​il de pré­ciser ceci : "Il est permis de croire les théo­ri­ciens de la phy­sique qui nous disent que toutes les pro­priétés des sub­stances devraient être cal­culées par les méthodes connues de l’équation de Schrö­dinger. Nous avons pourtant constaté qu’au cours des trente années qui sui­virent la décou­verte de l’équation de Schrö­dinger, seuls quelques rares calculs de méca­nique quan­tique non empi­rique et précis inté­ressant la chimie ont été réa­lisés concernant les pro­priétés des sub­stances." ( Linus Pauling) Ce n’est pas que la théorie ne marche pas ; c’est que les équa­tions deviennent d’une com­plexité qui aug­mente très vite avec le nombre de par­ti­cules en jeu, au point d’être impos­sibles à résoudre en toute rigueur. En par­ti­culier, on a beaucoup de mal à com­prendre comment des molé­cules com­plexes comme des pro­téines se replient. Or c’est d’une impor­tance capitale puisque leurs pro­priétés chi­miques dépendent de leur forme.

Quoiqu’il en soit, des forces agissent qui donnent des formes très pré­cises à la matière, mais qui ne dépassent qu’exceptionnellement l’échelle micro­sco­pique. A part les cristaux, la matière inor­ga­nique s’organise à notre échelle en tas informes, en agrégats, en amoncellements.

En com­pa­raison, les formes conçues par l’homme paraissent éminemment ordonnées. C’est que leur élabo­ration obéit impli­ci­tement ou expli­ci­tement à des règles, qui, dans nombre de cas, se ramènent à ceci :

  • 1. on part de figures géo­mé­triques simples, pour ne pas dire sim­plistes, comme le tri­angle ou le rec­tangle, à deux dimen­sions seulement parce que c’est plus facile à concevoir ;
  • 2. on construit une forme tri­di­men­sion­nelle en assem­blant dans l’espace des formes bidi­men­sion­nelles simples.

L’intention, c’est de là jus­tement que tout part dans la nature. Le poisson exprime à sa façon l’intention de conquête du milieu aqua­tique, l’oiseau l’intention de conquête du milieu aérien, l’arbre celle d’être une "antenne" qui fait com­mu­niquer la Terre et le Ciel à travers l’eau et la lumière…

Comment ces inten­tions se déclinent-​​elles dans toute une série de formes ? J’avoue n’en rien savoir ! Nous venons de pénétrer dans un ter­ri­toire nouveau, où presque tout est à découvrir. Mais si nous ne sommes pas suf­fi­samment avancés pour tenter une approche directe, nous devons pouvoir glaner quelques indices de manière indirecte.


 La suite de Fibonacci

La suite de Fibo­nacci est un objet mathé­ma­tique qui construit chaque terme suc­cessif en addi­tionnant les deux pré­cé­dents, soit : Fn+1 = Fn + Fn-​​1 . Partant de F0 et de F1 égaux à 1, on obtient la suite de nombres : 1 1 2 3 5 8 13 21 34 55 89 144 etc.

Une des par­ti­cu­la­rités de cette suite est que le rapport de deux termes consé­cutifs converge rapi­dement vers le fameux Nombre d’Or, qui vaut approxi­ma­ti­vement 1,618 : 13/8=1,625 21/13=1,615 34/21=1,619.

Quel rapport avec les formes ? Et bien l’étonnant est que, d’une manière ou d’une autre, cette suite se retrouve fré­quemment dans la nature, par exemple :

  • A. dans les fleurs de tour­nesol, où les graines s’ordonnent en spi­rales tou­jours carac­té­risées par deux nombres consé­cutifs de la suite : 34 dans un sens et 55 dans l’autre pour les petites ; 55 et 89 pour les moyennes ; 89 et 144 pour les grandes. Idem avec les pommes de pin, l’ananas (8 et 13 spi­rales), etc.
  • B. de très nom­breuses plantes ont leurs feuilles dis­posées en hélice le long de leurs branches, avec des arran­ge­ments qui sont là encore carac­té­risés par deux nombres consé­cutifs de la suite.
  • C. cer­taines plantes comme l’Achillea ptarmica ont des pro­cessus de crois­sance qui font appa­raître la suite de Fibo­nacci dans le nombre des embran­che­ments successifs.
  • D. les coquilles du nautile et de l’ammonite ont une forme spi­ralée déduite elle aussi de la suite de Fibonacci.
  • E. bien que ce ne soit pas en rapport direct avec la forme, je tiens à signaler sa pré­sence dans l’ADN lui-​​même, sous forme de réso­nances qu’il serait trop long d’expliquer ici.

On entend parfois dire, en guise d’explication, que la suite de Fibo­nacci émerge "natu­rel­lement", au sens ici de " méca­ni­quement ", parce qu’elle permet un arran­gement "optimal". A ceci, je rétorquerai :

  • 1. si c’est vrai, alors pourquoi la nature n’adopte-t-elle pas sys­té­ma­ti­quement de tels arrangements ;
  • 2. la nature ne recherche pas for­cément l’optimum, la preuve étant qu’elle sait très bien se débrouiller avec des confi­gu­ra­tions qui sont loin de l’être. J’ajouterai qu’aucune raison phy­sique ne permet de com­prendre pourquoi le nautile s’enroule ainsi alors que la plupart des mol­lusques semblent se contre­fiche de la suite de Fibo­nacci ! Enfin, j’aimerais signaler que cette suite ne se ren­contre pra­ti­quement pas dans le règne Minéral (pas du tout même à ma connais­sance). Il arrive parfois que l’on tombe sur le Nombre d’Or, mais il est vraiment bien caché. Lorsqu’il apparaît, c’est le plus souvent en rapport avec des phé­no­mènes chao­tiques, plus pré­ci­sément lors de leur tran­sition d’un com­por­tement quasi-​​périodique à un com­por­tement chaotique.


 Récapitulons :

la suite de Fibo­nacci ne se trouve pra­ti­quement pas dans le règne Minéral, elle est assez fré­quente dans les règnes Végétal et Animal.Mais chaque fois qu’on la ren­contre, il se trouve des espèces plus ou moins proches qui ne s’y conforment pas.

Ma conclusion est que cette pré­sence orga­ni­sa­trice de la suite de Fibo­nacci ne relève pas d’une impé­rative nécessité phy­sique, mais d’un choix délibéré au niveau de l’espèce.

C’est une sorte de règle sous-​​jacente à l’élaboration de sa forme, qui par­ticipe de son intention, une trame de fond sur laquelle la forme se tisse. Il y a sûrement plein d’autres règles qui reflètent, et qui ce faisant révèlent, l’existence d’une intention chez l’être qui prend forme dans la matière. Mais je n’irai pas plus loin, car au fond mon but est atteint : on sait main­tenant que les formes des êtres vivants pré­sentent cer­taines carac­té­ris­tiques qui ne sont impu­tables ni au "hasard", ni à des "néces­sités" phy­siques. Voilà qui suffit à ouvrir la porte à des dimen­sions non matérielles.

Mais à partir de là, toute une série de nou­velles ques­tions se pose. En par­ti­culier, comment s’effectue le passage de l’intention à la forme matérialisée ?


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Commentaires

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jeudi 27 octobre 2011 à 14h29 - par  Alex

Dans l’expression de la mor­pho­génèse du vivant, la suite de Fibo­nacci et le nombre d’Or sont com­binés à la suite de Lucas, ainsi que l’a démontré le bio­ma­thé­ma­ticien Jean-​​Claude Perez dans son ouvrage intitulé "L’ADN décrypté" (Edi­tions Maco Pietteur, coll. Résur­gences). Cette mani­fes­tation du code caché de l’ADN a également des pro­lon­ge­ments au niveau atomique.
Votre approche d’une "intention interne" est d’une très grande fer­tilité scien­ti­fique, je vous en remercie.

dimanche 10 juillet 2011 à 10h36

les liens vers les articles se trouvent au début, et les réfé­rences se trouvent dans les articles

dimanche 10 juillet 2011 à 10h12

Ou puis-​​je trouver des infor­ma­tions com­plé­men­taires concernant la partie 3, point E " la pré­sence de la suite de Fibo­nacci dans l’ADN, sous forme de résonances " ?
Merci

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